Premier Goncourt décerné à un auteur noir pour Batouala, de René Maran

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Par Charles W. Scheel, professeur émérite de littérature américaine à l’Université des Antilles – Pôle Martinique, coordinateur du Groupe René Maran, équipe Manuscrits francophones – ITEM (CNRS/ENS) Paris


Comment ne pas voir dans le prix Goncourt décerné en 2021 au Sénégalais Mohamed Mbougar Sarr un rappel du prix reçu cent ans plus tôt par René Maran pour Batouala ? Écrivain français né en Martinique de parents Guyanais, René Maran est fonctionnaire de l’administration coloniale en Afrique centrale lorsqu’il publie ce roman dénonçant les abus de la colonisation. Le 14 décembre 1921, le roman est distingué par l’Académie Goncourt, mais ce choix fait rapidement scandale. De l’œuvre, il n’est progressivement plus retenu qu’une chose : son auteur est noir. Taxé d’ingratitude par les uns, en décalage avec le mouvement de la Négritude dont il est pourtant considéré comme précurseur, René Maran entre alors dans un long purgatoire littéraire. Enfin débarrassé des polémiques, ce centenaire nous invite à redécouvrir une œuvre qui fut d’abord celle d’un honnête homme, et celle d’un grand écrivain.

Célébrer le centenaire du « Prix Goncourt pour Batouala en 1921 » aura – paradoxalement et heureusement – permis de redécouvrir les productions d’un écrivain et le rôle d’un intellectuel français longtemps réduit à la formule : « René Maran ? Ah oui, l’auteur de Batouala… ». Le prestige du prix à lui seul a sans doute eu un effet d’écrasement similaire pour bien des écrivains qui ne s’en sont jamais relevés, quoi qu’ils – et quelques rares elles – aient pu écrire ou publier par la suite. Mais si l’association « Batouala-Goncourt » est demeurée si fortement ancrée dans la mémoire littéraire, c’est que ce couronnement avait suscité un énorme scandale international, bien au-delà des cercles parisiens impliqués dans la course au prix de chaque rentrée d’automne.

Batouala, un texte poétique à la préface incendiaire

Ce n’est pas seulement du thème ou du style d’un roman qu’il était surtout question, mais de la représentation de l’action soi-disant civilisatrice de la France dans ses colonies d’Afrique, au sortir d’une Grande Guerre qui avait pas mal bousculé les cartes de l’ordre mondial. 

Si Maran s’était contenté de publier son court et poétique roman, peu de lecteurs se seraient sans doute offusqués des propos acerbes tenus un jour de fête de village, par le chef Batouala et les membres d’une obscure tribu banda au fin-fond d’une brousse de l’Oubangui-Chari, vivant encore selon un mode traditionnel – barbare aux yeux des colonisateurs français. Mais de réaffirmer de tels propos sur le mode véhément d’un procureur de tribunal, dans une préface signée par l’auteur même, voilà qui mit le feu aux poudres et aboutit en 1924 à la fin de la carrière de René Maran dans les services civils de l’administration française des Colonies. Il y était entré à vingt-deux ans sur les traces de son père, né en Guyane et ayant travaillé d’abord en Martinique (où était né René en 1887) puis au Gabon et en Oubangui-Chari.

L’expérience fondatrice de la brousse africaine

Le miracle de Batouala dans le paysage littéraire parisien de son temps était le résultat – travaillé pendant six ans sur le plan de l’écriture – de l’enchantement éprouvé par le jeune homme lorsqu’en juin 1911, au détour d’une mutation à Diouma, dans la région de Grimari, il découvrit la brousse africaine après avoir passé dix-huit mois dans le poste de Bangui à vaquer aux besognes les plus ingrates de l’administration coloniale. C’est en faisant ses tournées de brousse qu’il allait apprendre à connaître, pendant plusieurs années, le mode de vie des tribus locales, entourées de bêtes sauvages. Assez rapidement, il lui est paru difficile de concilier cette découverte du monde de ses ancêtres noirs, avec son rôle de commis dans une entreprise d’exploitation des ressources du pays par une administration clairement prédatrice. Elle était aussi souvent raciste dans le traitement de ses propres employés noirs, comme Maran, ce qui lui paraissait incompatible avec l’image de la France lettrée et généreuse qu’on lui avait inculquée au Lycée de Bordeaux.

Maran s’était retrouvé en Afrique en 1910 parce que sa famille ne pouvait plus lui permettre de « faire le poète » (il avait publié un premier recueil à Paris en 1909, juste avant de s’embarquer) au lieu de faire des études ou de gagner sa vie. Revenu en France quatorze ans plus tard, auréolé du prestige du « premier Goncourt noir » et assis – pour un temps – sur le confortable coussin des royalties perçues pour Batouala, il devint parisien et voulut vivre de sa plume.

René Maran, conscience de son temps

Il sera surtout sollicité par les journaux dans les débats faisant rage autour de la question coloniale, notamment. Maran deviendra chroniqueur et rédigera des articles pour des dizaines de journaux et revues jusqu’à la fin de ses jours – mais sans abandonner la rédaction littéraire de poèmes et de proses, activité qu’il avait appris à mener de front pendant ses longues années de solitude en Afrique.

La brousse africaine continuera de l’inspirer pour cinq autres romans et une dizaine de contes animaliers jusqu’à Bacouya, le cynocéphale de 1953, parallèlement à des nouvelles et des romans semi-autobiographiques dans lesquels il explore les souffrances qu’il avait connues comme enfant puis adolescent solitaire en internat, puis comme jeune homme noir dans un pays de blancs : Le Coeur serré, Peines de Coeur, Un Homme pareil aux autres. Son expérience en Afrique, ses lectures et son patient travail en bibliothèque lui permettront aussi de rédiger des essais historiques, ethnographiques ou biographiques, tandis que sa stature grandissante d’homme de lettres, indépendant et fier, lui vaudront de nombreuses demandes de préfaces ou de chroniques sur des thèmes  d’une étonnante variété. Les manifestations du centenaire de Batouala et les nouveaux moyens d’accès à d’innombrables archives, désormais numérisées, de par le monde, auront permis de lancer la redécouverte de tous ces aspects méconnus du grand écrivain français et véritable conscience de son temps, que fut René Maran.

À lire :

SENGHOR, L. S. René Maran, Précurseur de la Négritude. Hommage à René Maran, Paris, Présence africaine, p. 9-13, 1965.

 Correspondance Maran-Gahisto (Introduction, notes et commentaires de Romuald Fonkoua), Paris, Présence Africaine, 2021, 894 p.

SCHEEL, Charles W., « René Maran : genèses de la première édition (1921) de Batouala, véritable roman nègre, et de sa préface », Continents manuscrits [En ligne], 17 | 2021, mis en ligne le 15 octobre 2021. URL : http://journals.openedition.org/coma/7748; DOI : https://doi.org/10.4000/coma.7748.

SCHEEL, Charles W., « Le personnage de Batouala dans le cycle de la brousse africaine de René Maran de 1913 à 1953 », Lettres françaises  [en ligne], 22 (2) 2021, mis en ligne le 16 mars 2022 : https://periodicos.fclar.unesp.br/lettres/article/view/16533

ALLOUACHE, F., « Impossible généalogie littéraire de René Maran », Continents manuscrits [En ligne], 17 | 2021: http://journals.openedition.org/coma/7064 ; DOI : https://doi.org/10.4000/coma.7064

Crédits photos :

Illustration de la page d’accueil : René Maran, Homme de Lettres © Agence Meurisse/Gallica

Illustration du chapô :  Numéro du journal Le Petit Parisien paru le 15 décembre 1921 , p.1 © Gallica

Illustration de la notice générale : Bordeaux. Lettre de René Maran à Charles Barrailley © Bibliothèque numérique Manioc/Université des Antilles/Bibliothèque municipale de la Ville de Bordeaux.

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