Naissance du duc d’Aumale

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Par NICOLE GARNIER-PELLE, CONSERVATEUR GÉNÉRAL DU PATRIMOINE, CHARGÉE DU MUSÉE CONDÉ


Cinquième fils du duc d’Orléans qui devient en 1830 roi des Français sous le nom de Louis-Philippe, Henri d’Orléans duc d’Aumale connaît l’étrange destin d’un prince royal qui traversa cinq régimes politiques et mourut quand la République se stabilisait en France. C’est surtout comme collectionneur que le duc d’Aumale a laissé son empreinte. Après une brillante carrière militaire, il s’exile à la chute de la Monarchie de Juillet. Il devient alors historien et amateur d’art. De retour en France après 1870, il restaure son domaine de Chantilly, héritage des Condé, pour y réunir son exceptionnelle collection d’œuvres d’art et de manuscrits. Membre de trois académies, le duc d’Aumale choisit de léguer son patrimoine à l’Institut de France, « un corps illustre qui échappe à l’esprit de faction, conservant son indépendance au milieu des fluctuations politiques ». L’Institut en est toujours dépositaire aujourd’hui.

Cinquième fils de Louis-Philippe, dernier roi des Français, Henri d’Orléans, duc d’Aumale (1822-1897), hérite en 1830 à l’âge de huit ans de son grand-oncle et parrain Louis-Henri-Joseph, duc de Bourbon (1756-1830), dernier prince de Condé, l’immense fortune des Condé, dont le Palais-Bourbon (notre actuelle Assemblée nationale) et le château de Chantilly. Après des études littéraires au lycée Henri IV, à dix-huit ans le duc d’Aumale embrasse la carrière militaire et rejoint en Algérie son frère aîné Ferdinand duc d’Orléans (1810-1842). Général à vingt-et-un ans, il s’illustre par la prise de la smalah d’Abd el-Kader (16 mai 1843), devient gouverneur général de l’Algérie à vingt-cinq ans et se définira toujours comme un soldat.

La révolution de 1848, chassant du trône son père le roi Louis-Philippe, brise sa carrière et l’exile en Angleterre pour vingt-trois ans (1848-1871). Gouverneur de l’Algérie, il aurait pu intervenir militairement, mais s’incline devant la volonté du peuple. Accueilli avec les siens en Angleterre par la reine Victoria, le duc d’Aumale achète une belle demeure, Orleans House, à Twickenham, près de Londres, et constitue la collection qui fait aujourd’hui de Chantilly le premier musée de peinture ancienne après le Louvre et l’une des plus importantes bibliothèques de France après la Bibliothèque nationale pour les éditions rares et les manuscrits à peintures.

Initié à la bibliophilie par son précepteur Cuvillier-Fleury (1802-1887) – il se disait avant 1848 « atteint de bibliomanie » -, il acquiert en Italie en 1856 un des plus beaux manuscrits du monde, les Très Riches Heures du duc de Berry, peint par les frères Limbourg vers 1410 pour le frère du roi Charles V. Après 1848, le brillant militaire, réduit à l’inactivité à vingt-six ans, cherche des dérivatifs : la fortune des Condé lui permet de racheter les trésors de l’art français exilés comme lui hors de France. Il rêve de reconstituer la collection d’œuvres d’art de son ancêtre le Régent Philippe d’Orléans, dispersée durant la Révolution par son grand-père le régicide Philippe Egalité. Il acquiert ainsi trois Raphaël, trois Fra Angelico, sept Nicolas Poussin, quatre Watteau, quatre Greuze, trois Delacroix, cinq Ingres… Descendant des Bourbons, historien formé par Michelet, Aumale publie une monumentale histoire des princes de Condé et collectionne les portraits historiques, comme les 366 crayons de Jean et François Clouet, acquis en Angleterre et provenant de Catherine de Médicis (un fonds unique au monde de portraits dessinés du XVIe siècle) ou la quasi-totalité de l’œuvre de Carmontelle, également achetés en Ecosse. Il rachète en 1854 les peintures italiennes (Carrache, Reni, Salvator Rosa) et les antiques de son oncle et beau-père le prince de Salerne et collectionne les orientalistes (Decamps, Marilhat, Delacroix). Avec la collection de Frédéric Reiset, directeur des musées nationaux, Aumale acquiert en 1879 quarante chefs-d’œuvre (primitifs italiens, Poussin, Ingres…).

Rentré en France en 1871 après la chute du Second Empire, veuf et sans enfants (il a perdu ses fils à l’âge de 21 ans et 18 ans), le duc d’Aumale fait restaurer son château de Chantilly. dont l’aile Renaissance, ou « Petit Château », a été élevée par Jean Bullant pour le connétable Anne de Montmorency, et remeuble les appartements historiques des princes de Condé (XVIIIe siècle) vidés par la Révolution. Pour installer ses collections, il fait reconstruire par son architecte Honoré Daumet l’aile principale de Chantilly, ou « Grand Château », qui avait été rasée après la Révolution. Il dispose ses tableaux selon les normes de l’époque, sur plusieurs niveaux, cadre contre cadre, selon une logique qui lui est propre, honorant la mémoire de la famille de Condé et de la famille royale de Bourbon. Voulant éviter la dispersion de sa collection après sa mort, il lègue l’ensemble en 1884 à l’Institut de France (il sera membre de trois académies : 1871 Académie française, 1884 Beaux-arts, 1889 Sciences morales et politiques). Son testament de 1884 interdit de prêter ses collections et de modifier sa présentation, faisant de Chantilly un témoignage irremplaçable sur les musées du XIXe siècle. Il acquiert des œuvres majeures jusqu’à sa mort en 1897 en Sicile.

Personnalité multiple – homme de lettres, historien, chef militaire, homme politique (président du Conseil Général de l’Oise, il exerce des responsabilités politiques et on pense à lui pour la présidence de la République en 1873) -, le duc d’Aumale est surtout un collectionneur d’art exceptionnel.

 

 

 

Crédits photos :

Illustration de la page d’accueil : Portrait du duc d’Aumale à l’âge de neuf ans, Robert-Fleury Joseph-Nicolas, 1831 © RMN – Grande Palais / Domaine de Chantilly

Illustration du chapô : Portrait de M. le duc d’Aumale à Twickenham, Mottez Victor, 1850 © RMN – Grande Palais / Domaine de Chantilly

Illustration de la notice générale : Portrait du général Henri d’Orléans, duc d’Aumale, Bonnat Léon, 1880 © RMN – Grande Palais / Domaine de Chantilly

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