Naissance d’Édouard Herriot

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Par Jérôme Henning, professeur en histoire du droit à l’Université Toulouse I - Capitole


Maire de Lyon pendant près de cinquante ans, Édouard Herriot a laissé une empreinte forte dans la physionomie de la ville. Parallèlement à son engagement municipal, il mena une carrière politique d’une rare densité, occupant divers mandats et charges gouvernementales jusqu’à sa mort en 1957. Membre du parti radical, il fut l’un des principaux artisans de la loi de 1933 sur la gratuité de l’enseignement secondaire. Comme Léon Blum, né la même année, sa personnalité est emblématique d’une génération dont la conscience politique émergea avec l’affaire Dreyfus et qui, de la loi de 1905 jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, incarne une part importante de l’histoire de la IIIe République.

À côté des noms illustres de Poincaré ou de Blum, le nom d’Herriot disparaît peu à peu de la mémoire collective. Pourtant, pendant près d’un demi-siècle, le grand tribun radical a incarné une page de l’histoire républicaine.

Un enfant de la République

Né le 5 juillet 1872 à Troyes dans une famille modeste, Édouard Herriot grandit à l’ombre des casernes militaires au gré des affectations de son père. Ses années d’enfance sont partagées entre La Roche-sur-Yon où il s’affirme comme un élève brillant et Saint-Pouange, dans l’Aube, où il passe ses étés en compagnie de son oncle curé. C’est auprès de ce dernier qu’il apprend le latin. Enfant de la République et latiniste, Édouard Herriot gravit les marches de la méritocratie de la fin du XIXe siècle. Repéré par l’inspecteur général en visite en Vendée, il obtient une bourse pour intégrer le Collège Sainte-Barbe à Paris. Pour celui qui se destinait à suivre la carrière militaire de son père, l’internat dans le quartier latin ouvre des perspectives nouvelles. Il est reçu à l’École normale supérieure en 1891, obtient l’agrégation de lettres en 1894 et débute sa carrière de professeur à Nantes puis à Lyon. Là, il rencontre Marie-Blanche Rebatel, fille d’un médecin lyonnais influent par l’intermédiaire duquel il intègre la bonne société lyonnaise. Entre Paris et Lyon, le jeune Herriot fréquente les milieux littéraires de son époque et se destine à une carrière universitaire. Mais alors qu’il prépare sa thèse de doctorat sur Juliette Récamier – qu’il soutient en 1904 – l’affaire Dreyfus bouleverse ses projets. Comme pour toute sa génération, l’Affaire suscite un engagement civique remarquable et remarqué.

L’engagement municipal

En 1904, le jeune professeur est élu conseiller municipal sur la liste du maire Augagneur. En raison de ses compétences, il est nommé adjoint au maire en charge de l’éducation. L’année suivante, un coup du hasard propulse la carrière politique de celui qui se rêvait professeur de littérature à l’Université. Victor Augagneur, nommé gouverneur de Madagascar, propose au Conseil municipal de choisir Édouard Herriot comme son remplaçant. Il est alors persuadé que le jeune adjoint sans expérience rendra le poste lorsqu’il le faudra. Contre toute attente, Herriot restera maire jusqu’en 1957 de manière continue exceptée pendant la Seconde Guerre mondiale.

À la tête de Lyon, Herriot lance de grands projets de modernisation pour faire entrer la ville dans le XXe siècle tout en proposant une réponse municipale à la question sociale. Par une politique offensive de municipalisation de services publics, de construction d’infrastructures et d’interventions économiques, Herriot maire de Lyon contribue à faire de la capitale des Gaules une ville prospère pendant presque cinquante ans.

Le poids des responsabilités

Depuis Lyon, Édouard Herriot gravit le cursus honorum de la République. Conseiller général en 1909, sénateur en 1912, il devient ministre pour la première fois en 1917, au ravitaillement et travaux publics au sein du cabinet Briand. En charge de la difficile question des cartes de rationnement, il se forge une réputation de ministre actif et gagne une popularité nationale. À la sortie de la guerre, il est élu président du Parti radical et radical-socialiste au sein duquel il militait depuis l’affaire Dreyfus.

À la tête des radicaux, il reconstruit l’union des gauches avec Léon Blum et Paul Painlevé permettant ainsi la victoire du Cartel des gauches aux législatives de 1924. De chef du Cartel il devient président du Conseil entre 1924 et 1925, puis président de la Chambre des députés. Devenu homme d’État, Herriot s’illustre comme ministre des Affaires étrangères en promouvant une France pacifiste et universaliste à la Société des Nations. En 1926, après son incapacité à former un nouveau gouvernement, il réoriente l’alliance du Parti radical pour participer à l’union nationale proposée par Poincaré. Herriot prend le portefeuille de l’instruction publique jusqu’en 1928 et entreprend la grande réforme de l’école unique. En 1932, après avoir reformé le Cartel des gauches autour du Parti radical, il redevient président du Conseil. Victime de sa majorité, le Gouvernement Herriot chute avant d’avoir atteint un an d’existence. Une nouvelle fois, Herriot conduit les radicaux vers le gouvernement d’union nationale de 1934 à 1936, lui-même occupant plusieurs postes ministériels. Contre tous les projets de réforme, il devient le gardien d’une Troisième République à bout de souffle et par elle d’une certaine conception de la République laïque, parlementaire et sociale.

La tourmente

Prudent à l’égard du Front populaire, il abandonne la présidence du Parti radical pour se consacrer à la Présidence de la Chambre des députés. Il conserve ce mandat jusqu’en 1942 tentant d’user de cette place pour « résister légalement » au régime de Vichy. Ne prenant pas la mesure de la situation, l’action politique d’Herriot ne se hisse pas à la hauteur de sa réputation de gardien de la République. Le régime de Pétain, tout de même agacé par l’action d’Herriot, le fait surveiller en 1942. Il est ensuite interné puis déporté en 1944. Libéré par les Russes, il revient en France en mai 1945. Pour le cacique de la Troisième République, l’après-guerre est un défi pour la République et pour le Parti radical. Il reprend la direction du parti en 1945 et la présidence de l’Assemblée nationale de 1947 à 1953, date à laquelle les députés lui décernent le titre de « président d’honneur de l’Assemblée nationale » – pour la première fois dans l’histoire parlementaire. L’après-guerre est également le temps des honneurs qui se traduit par son entrée à l’Académie française.

Toujours maire de Lyon, Édouard Herriot s’éteint le 26 mars 1957. Ses funérailles nationales ont lieu à Lyon, place Bellecour, au milieu d’une foule de Lyonnais qui n’ont connu que ce maire.

À lire :

BENOÎT, Bruno (dir.), Édouard Herriot en quatre portraits, Presses Universitaires du Septentrion, 2020

BERSTEIN, Serge, Édouard Herriot ou la République en personne, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1985

CONORD, Fabien (dir.), Le radicalisme en Europe (XIXe-XXIe siècles), L’Arbre bleu, 2022

HENNING, Jérôme, Le radicalisme d’Édouard Herriot et la crise des institutions, Dalloz, 2019

Crédits photos : 

Illustration de la page d’accueil : Edouard Herriot à la tribune de l’Assemblée nationale, dessin d’André Giraud (1932) ©Archives de Lyon

Illustration du chapô : Edouard Herriot : carte postale commémorative ©Archives de Lyon

Illustration de la notice générale : Edouard Herriot lors d’une manifestation : tirage photographique NB par la Société du Petit Parisien et d’éditions Pierre Dupuy et Cie ©Archives de Lyon

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