Naissance de Rosa Bonheur

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Par Sandra Buratti-Hasan, conservatrice du patrimoine, directrice adjointe du musée des Beaux-Arts de Bordeaux


« Je ne me plaisais qu’au milieu de ces bêtes, je les étudiais avec passion dans leurs mœurs. Une chose que j’observais avec un intérêt spécial, c’était l’expression de leur regard : l’œil n’est-il pas le miroir de l’âme pour toutes les créatures vivantes ; n’est-ce pas là que se peignent les volontés, les sensations des êtres auxquels la nature n’a pas donné d’autre moyen d’exprimer leur pensée. » Ainsi s’exprimait Rosa Bonheur, qui renouvela au XIXe siècle le genre de la peinture animalière, et dont le talent précoce fut étroitement lié à une farouche volonté d’indépendance. Le bicentenaire de sa naissance est l’occasion de redécouvrir une artiste célèbre en son temps, et dont le rapport au vivant rejoint, singulièrement, les préoccupations de notre époque.

Aujourd’hui peu connue du grand public, Rosa Bonheur fut pourtant l’une des artistes les plus célèbres en son temps.

Une enfance partagée entre misère matérielle et richesse culturelle

Née à Bordeaux en 1822, elle reçoit l’enseignement de son père, peintre de paysages, et mène avec ses frères et sœurs un apprentissage fondé sur le dessin et la pratique de la copie. Lorsque la famille emménage à Paris, elle arpente inlassablement les salles du Louvre pour étudier les maîtres anciens. Elle pratique le modelage pour perfectionner son dessin et devient également sculptrice. Rosa Bonheur est fascinée par le monde animal. Très tôt, elle s’entoure de chevaux, de moutons, d’oiseaux, qu’elle chérit et qu’elle prend pour modèles. Elle décide de vouer sa vie à leur représentation.  Lectrice des traités de sciences naturelles, elle porte une attention infinie à leur anatomie.

Son père, fervent adepte des doctrines de Saint-Simon, la soutient dans sa volonté et l’incite à « dépasser Madame Vigée-Lebrun ». Mais Rosa Bonheur doit surtout compter sur ses propres ressources, alors que son père s’est investi corps et âme au couvent de Ménilmontant et que sa mère peine à subvenir aux besoins de la famille. Rosa Bonheur n’a que 11 ans lorsque sa mère meurt d’épuisement. Sa disparition marqua profondément l’artiste et l’incita à ne dépendre que d’elle-même, aussi bien financièrement que moralement.

Premiers salons, premiers succès

En 1841, à l’âge de 19 ans, Rosa Bonheur fait son entrée au Salon avec deux toiles, dont les Lapins (musée des Beaux-Arts de Bordeaux). On perçoit déjà la minutie quasi photographique apportée à la représentation de ces animaux qui caractérise l’art de Rosa Bonheur et où transparait la technique des animaliers nordiques du XVIIe siècle. En 1845, elle reçoit une médaille de troisième classe, pour une scène de Labourage. Trois ans plus tard, c’est une médaille de première classe pour Taureaux et bœufs (race du Cantal) (non localisé). La critique est unanime et Rosa Bonheur supplante la précédente génération des peintres animaliers. La toute récente Seconde République lui commande alors un sujet puisé dans la vie rurale : ce sera Le Labourage nivernais, le sombrage (Paris, musée d’Orsay) œuvre acclamée au Salon de 1849.  Dès lors Rosa Bonheur devient l’une des figures majeures de la scène artistique contemporaine, louée par Théophile Gautier comme « l’étoile la plus brillante ».

La peinture animalière par Rosa Bonheur : un genre puissant et ambitieux

Rosa Bonheur a de grandes ambitions. Elle souhaite donner à la peinture animalière le même statut que la peinture d’histoire, le grand genre par excellence. Pour cela, elle n’hésite pas à choisir des formats monumentaux et à dépasser les limites que la société impose aux femmes. L’artiste souhaite frapper les esprits et représenter la puissance des chevaux dans une scène contemporaine. Elle obtient de la préfecture un permis de travestissement qui l’autorise à porter le pantalon pour étudier les bêtes au plus près, notamment dans les abattoirs. En 1853 elle présente au Salon le Marché aux chevaux de Paris, qui est perçu comme une frise du Parthénon contemporaine. Le tableau obtient un succès considérable. Il est acheté par le marchand Ernest Gambart et est envoyé en tournée triomphale au Royaume-Uni, où la reine Victoria elle-même demande à voir le tableau. Rosa Bonheur assure la promotion de son œuvre outre-Manche où elle se rend notamment en 1855 et en 1856. Elle est acclamée partout où elle se rend. Les commandes affluent, des États-Unis également, et les œuvres circulent, par le biais de leur reproduction gravée. Le Marché aux Chevaux passe entre plusieurs mains avant d’être offert par le millionnaire Cornelius Vanderbilt II au Metropolitan Museum à New York. En 1889, l’Amérique lui fournit en retour une nouvelle source d’inspiration avec les acteurs du Wild West Show, alors en tournée à Paris. Elle fait la connaissance de Buffalo Bill, dont elle réalise le portrait, qui l’autorise à séjourner au camp. Elle peut y croquer les bisons et les acteurs amérindiens qui la fascinent.

Grâce à son succès financier, Rosa Bonheur a fait en 1859 l’acquisition du château de By, à Thomery, le « Domaine de la parfaite amitié ». C’est là, dans son atelier, que l’impératrice Eugénie lui remet la légion d’honneur en 1865, faisant d’elle la première femme à recevoir cette distinction. Elle y résidera jusqu’à sa mort en 1899.

Revoir l’œuvre de Rosa Bonheur nous invite à changer de perspectives, à mieux regarder le vivant dans sa singularité. L’engagement artistique de Rosa Bonheur, son indépendance et sa liberté d’être au monde constituent aujourd’hui encore de précieux compagnons de route.

Portrait de Col. William F. Cody (Buffalo Bill), Rosa Bonheur (1889) ©WikiCommons/Whitney Gallery of Western Art Collection

 

À lire :

Sandra Buratti-Hasan et Leïla Jarbouai (dir.), Rosa Bonheur (1822-1899), catalogue de l’exposition, Bordeaux, 18 mai – 18 septembre 2022 ; Paris, musée d’Orsay, 18 octobre – 15 janvier 2023, Paris, Flammarion, Musée d’Orsay, (à paraître en mai 2022)

Catherine Hewitt, Art Is a Tyrant : the unconventional life of Rosa Bonheur, Londres, Icon Press, 2020

Francis Ribemont (dir.), Rosa Bonheur (1822-1899), catalogue de l’exposition, Bordeaux, 24 mai – 31 août 1997 ; Barbizon, Musée de l’École de Barbizon,19 septembre – 18 novembre 1997, New York, Dahesh museum, 16 décembre 1997 – 21 février 1998 ; Bordeaux, William Blake and Co., 1997

Theodore Stanton, Reminiscences of Rosa Bonheur, New York, D. Appleton & company, 1910

Anna Klumpke, Rosa Bonheur, sa vie, son œuvre, Paris, Flammarion, 1908 ; Réédition 2020 par Les Éditions de l’Atelier, Thomery, avec le soutien du SPAF (Syndicat de la Presse Artistique Française)

 

Crédits photos :

Illustration de la page d’accueil : Portrait de Rosa Bonheur avec un taureau (1857) d’Edouard-Louis Dubufe ©WikiCommons

Illustration du chapô : Rosa Bonheur dans son atelier (1893) de Georges Achille-Fould ©WikiCommons

Illustration de la notice générale : Le marché aux chevaux (1852–55) de Rosa Bonheur, Metropolitan Museum of Art ©WikiCommons

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