Le Tibet d’Alexandra David-Neel : contexte historique

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Par Alice Travers, Chercheuse au CNRS (CRCAO) et directrice du Centre d'études tibétaines du Collège de France


Entre la nouvelle République de Chine et l’Inde britannique, le Tibet de 1924 est un état souverain, traversé par d’importantes réformes politiques. Le pays s’ouvre à l’influence britannique et entame une période de modernisation sans précédent.

En 1924, au terme d’un long périple, Alexandra David-Neel (1868-1969) atteint Lhasa, la capitale du gouvernement des Dalaï-lamas, principaux hiérarques de l’école bouddhique tibétaine des Gelugpa. Appelé aussi Ganden Phodrang, ce gouvernement, mis en place en 1642 par le « Grand Cinquième » Dalaï-lama, règne sur la majeure partie du haut-plateau tibétain. Alexandra David-Neel est le témoin d’une période de transformations politiques profondes sur le plan extérieur comme intérieur.

1913-1950 : Un État souverain

Le Tibet des Dalaï-lamas s’est en effet défait de la tutelle de la Chine, à la suite de la chute de l’Empire mandchou en 1911. Au cours du XVIIIe siècle, cet empire avait non seulement intégré à son territoire, sous administration directe, une partie du Tibet oriental, mais aussi instauré une forme de protectorat sur le reste du territoire du Ganden Phodrang, dans le cadre d’une relation de maître religieux à protecteur laïc nouée entre les Dalaï-lamas et les empereurs mandchous. À partir de 1913 et jusqu’en 1950, le Tibet des Dalaï-lamas connaît une période d’indépendance de fait pendant laquelle il se dote des attributs d’un État souverain, notamment en ouvrant des relations diplomatiques directes avec les autres pays, en frappant monnaie et en imprimant des billets de banques sans référence à la Chine, en créant des timbres et un drapeau national. L’État tibétain connaît aussi une modernisation de son administration, une centralisation territoriale et une militarisation sans précédent, sans modification toutefois (si ce n’est l’émergence d’une petite classe moyenne marchande et citadine) de sa structure économique et sociale, fortement hiérarchisée : le territoire est majoritairement composé de domaines seigneuriaux appartenant aux monastères, à la noblesse et au gouvernement ; à ces domaines sont héréditairement attachés des agriculteurs et éleveurs ayant un statut proche de celui des serfs.

Modernisation et influence britannique

Bien que le Tibet central soit alors, et ce depuis le milieu du XIXe siècle, officiellement fermé aux européens (ce qui explique la nécessité pour Alexandra David-Neel d’y pénétrer incognito), c’est en fait une période d’ouverture sans précédent du Tibet aux étrangers, principalement britanniques. L’arrivée d’Alexandra David-Neel à Lhasa en février 1924 coïncide de fait avec l’apogée des relations anglo-tibétaines, au point que d’autres puissances comme la France s’émeuvent alors de la possible instauration d’un protectorat britannique au Tibet. En effet, après avoir été forcé par les armes en 1904 à ouvrir ses frontières au commerce avec l’Inde britannique, le Tibet s’est rapproché de ce nouvel allié, dans le contexte de la menace représentée par la nouvelle République de Chine (1912-1949). L’Inde britannique, qui souhaite faire du Tibet un État tampon entre son empire et la Chine et contrer les influences concurrentes russe et japonaise sur le haut plateau, soutient le Treizième Dalaï-lama Thubten Gyatso (1876-1933) dans sa politique de modernisation, en particulier sur le plan éducatif (ouverture de nouvelles écoles et envoi des jeunes en Angleterre et en Inde pour se former), technologique (aide à l’importation et l’installation de la  télégraphie, puis de la télégraphie sans fil, aide à l’électrification, importation de véhicules motorisés, etc. ) et militaire.

L’armée permanente tibétaine fait l’objet de réformes importantes non seulement pour augmenter ses rangs (de 3000 hommes à 13000 hommes, sans compter environ 6000 membres des milices régionales), mais aussi pour se doter d’un nouvel uniforme sur le modèle britannique et d’armes modernes, importées à partir de la signature des accords de Simla en 1914 et jusqu’à la fin des années 1940, bien que de façon toujours limitée.

1925 : repli du Tibet sur lui-même

Mais l’ampleur de l’influence britannique et de la militarisation inquiète aussi une partie des élites et le Treizième Dalaï-lama décide d’y mettre un frein en 1925. C’est aussi le début d’une période de fracture interne, non seulement avec la fuite en Chine, en 1923, du Neuvième Panchen-lama, deuxième hiérarque de l’école Gelugpa, en raison d’un conflit l’opposant au Treizième Dalaï-lama, mais aussi avec le renvoi de nombreux fonctionnaires tibétains progressistes et anglophiles. À la mort du Treizième Dalaï-lama, les deux régents qui lui succèdent vont de surcroit entrer en conflit au point de causer des troubles internes faisant obstacle à la poursuite de la modernisation du pays, jusqu’à la veille de son invasion en 1950 par les troupes de l’Armée populaire de libération, suivie de son intégration à la nouvelle République populaire de Chine en 1951.

À lire

Goldstein, Melvyn C., A History of Modern Tibet. Volume 1: The Demise of the Lamaist State (1913-1951), New Delhi, Munshiram Manoharlal Publishers, [1989] 1993.

Jagou, Fabienne, Le 9e Panchen Lama (1883-1937), Enjeu des relations sino-tibétaines, Paris, EFEO, Monographie 191, 2004.

Kapstein, Matthew, Les Tibétains, Paris, Les Belles Lettres, 2015.

Pommaret, Françoise, Le Tibet. Une civilisation blessée, Paris, Découvertes Gallimard, 2002.

Travers, Alice, Marching into View: The Tibetan Army in Historic Photographs 1895–1959, Potsdam, edition-tethys: wissenschaft/science vol. 5, 2022. Accessible en ligne sur : https://hal.science/hal-03716900

Crédits image :  Chef Lama, monastère de Rongbuk, Comité de l’Everest, Tibet, 1922 © Gallica / BNF  

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