Le secours des Anciens en période de troubles

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Article d’Alain Legros, chercheur associé au Centre d'études supérieures de la Renaissance (UMR 7323), à l’Université de Tours


« Troubles », c’est-à-dire agitations, désordres, débordements populaires qu’on ne peut ni endiguer ni expliquer : c’est par ce mot que Montaigne et ses contemporains ont désigné les guerres civiles, dites de Religion, qui ont déchiré le royaume de France entre 1562 et 1598.

Huit guerres en tout, presque continues, entre un pouvoir royal vacillant et les huguenots (protestants), puis les ligueurs (catholiques ultra), également séditieux. Telle fut la toile de fond tragique des Essais, avec son cortège de massacres qui hantent de bout en bout, ne serait-ce que par métaphore, ce livre écrit entre 1572 et 1592, date de la mort de son auteur. S’il y enregistra pendant vingt ans ses pensées sur toutes sortes de sujets, ce fut par intermittence. L’homme était plus actif qu’on ne l’a dit, plus souvent sur les routes et dans les lieux de pouvoir ou d’échange que dans cette chère « librairie » où il avait réuni un millier de volumes. Là il dicta et écrivit son livre singulier au titre alors mystérieux, mais appelé à désigner un genre nouveau, à mi-chemin de la littérature et de la philosophie.

Un détour par l’Histoire

Sa bibliothèque comprenait des ouvrages en français, en italien, en espagnol, mais aussi en grec (hérités pour la plupart de son ami La Boétie) et surtout en latin, langue dont il dit qu’elle fut sa langue « maternelle ». Soucieux de son avenir, comme le sont aujourd’hui ces parents qui veulent immerger leurs enfants dès la petite enfance dans un bain de langue et de culture anglo-saxonne, son père l’avait en effet confié à un précepteur allemand qui ne parlait pas français. Cela jusqu’à six ans. Vinrent ensuite les années de collège où, compte tenu de son aisance linguistique, on le laissa dévorer à la file les anciens auteurs latins, à commencer par les poètes. Même quand il laissera, comme juge puis comme écrivain, le latin pour le français, il gardera ce goût des lettres anciennes, qui lui permettront de prendre quelque distance avec les perturbations multiples de cette terrible époque : « Monstrueuse guerre : les autres agissent au dehors. Celle-ci encore contre soi se ronge et se défait par son propre venin. Elle est de nature si maligne et ruineuse qu’elle se ruine en même temps que le reste. Et se déchire et démembre de rage. Où en sommes-nous ? »

Précisément, pour essayer au moins de répondre à cette question lorsque la vue se trouble, le détour par l’histoire permet de prendre un salutaire recul par rapport à son propre « siècle ». D’autres sociétés ont-elles connu par le passé de tels bouleversements ? Oui, pourrait répondre Montaigne, grand lecteur et louangeur de César écrivain et stratège, auteur de cette Guerre civile qu’il a copieusement annotée. Il le préfère en tant que personne à son adversaire Pompée, mais il condamne son ambition autocratique, destructrice d’un régime républicain pourtant glorieux, comme lui-même désavoue les menées séditieuses d’un Guise qu’il admire : « J’ai attaqué cent querelles pour la défense de Pompée et pour la cause de Brutus. Cette accointance dure encore entre nous. Les choses présentes mêmes, nous ne les tenons que par la fantaisie [l’imagination]. Me trouvant inutile à ce siècle, je me rejette à cet autre, et en suis si embabouiné que l’état de cette vieille Rome, libre, juste et florissante (car je n’en aime ni la naissance ni la vieillesse) m’intéresse [me concerne] et me passionne. Je remâche ces grands noms entre les dents et les fait retentir à mes oreilles. »

Converser avec les Anciens

C’est surtout cependant chez les philosophes grecs et leurs commentateurs latins qu’il a pu trouver de quoi éclairer et un peu guider sa vie en cette « malplaisante saison ». D’abord les Sept Sages, dont il avait pu lire les sentences chez le poète bordelais Ausone, figure tutélaire du collège de Guyenne où il fut de six à treize ans : « L’excellence est au milieu », « Nul excès » (pas même dans la sagesse…), « Apprends à te connaître toi-même », « Saisis le moment opportun ». Des stoïciens il a surtout retenu le précepte « Suivre nature », des épicuriens la place éminente du plaisir dans les actions des hommes et la détestation du fanatisme religieux, de la Bible (singulièrement l’Ecclésiaste et saint Paul) une certaine défiance envers la « vaine » science humaine. Il a lu, et même bien lu, Aristote, puis Platon, mais il n’aime pas qu’on les prenne quasiment pour des dieux. Jusqu’au bout il restera fidèle à Socrate, le philosophe qui n’écrit ni n’enseigne. Il a trouvé un moment chez lui sa devise : « Selon qu’on peut », fondement de toute éthique à niveau d’homme. Puis il en a trouvé une autre, grecque, chez Sextus Empiricus, vulgarisateur des préceptes du vieux Pyrrhon : Épékhô, qu’il traduit dans ses Essais par « Je soutiens, je ne bouge », comme pour affirmer sa double fidélité (catholique et royale) en ces temps de « troubles ». En 1576, il l’a fait graver sur une monnaie de compte à ses armes, mais il l’avait déjà auparavant fait peindre avec d’autres sentences de même inspiration au plafond de sa bibliothèque, riche d’inscriptions grecques et latines (aucune française) : autant de « voix » avec qui dialoguer, notamment les « sceptiques », qui l’invitaient à ne pas avoir d’opinion arrêtée, à poursuivre son examen des êtres, des faits et de lui-même. Pour ne rien dire de la polyphonie des voix poétiques qu’on retrouve à chaque page du grand livre, comme pour la faire aussi chanter. Ni de Plutarque et de Sénèque, sorte de couple gréco-latin auquel sans cesse se réfèrent les Essais, tant pour le fond que pour la forme. C’est sans doute avec eux qu’il entretint la plus intime familiarité.

Tout en vivant pleinement dans son siècle et en prenant parti comme il se doit, Montaigne chausse ainsi parfois ses lunettes antiques pour mieux examiner le monde contemporain, comme il emprunte ailleurs ses lunettes « cannibales » pour juger des mœurs européennes. Quoi de mieux qu’un regard distancié lorsque « nous sommes en trouble » ?

 

Crédits photos :

Illustration de l’article : A. Legros et P. Mora, 2014 – Source : Orthophotographie du plafond de la « librairie » de Montaigne ; Projet « Montaigne à l’œuvre », BVH, CESR, Tours. URL : http://montaigne.univ-tours.fr 

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