La postérité d’un anthropologue fondateur

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Par Oscar Calavia Saez, directeur d’études à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (Section des sciences religieuses)


Entre Émile Durkheim qui était son oncle, et Claude Lévi-Strauss qui se sentait son héritier, Marcel Mauss incarne la montée en puissance de l’ethnologie et de l’anthropologie en France. Né à Épinal le 10 mai 1872, agrégé de philosophie, maître de conférences puis directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études où il enseigna plus de quarante ans (1901-1942), il fut le premier professeur élu au Collège de France sur une chaire de sociologie (1930). Mauss n’était ni chercheur de terrain, ni auteur de vastes synthèses, mais ses multiples travaux et ses enseignements sur les croyances, les rites, la magie ou le rôle du don dans les sociétés humaines ont profondément marqué le monde savant du XXe siècle.

Le sacrifice, la magie, les formes primitives de classification ; mais aussi le don, la personne, la nation, les techniques corporelles. Mauss s’est penché dans ses recherches sur ces institutions « primitives » que l’anthropologie de l’époque marquait de majuscules ; mais il inscrivit aussi à cet agenda d’autres notions pas du tout exotiques, qui jusqu’alors on croirait résolues par une entrée chez Littré ou chez Larousse. Il a montré sa densité anthropologique, sa variation dans le temps et dans l’espace. Et d’autres encore auxquelles personne n’avait donné de nom jusqu’alors, ou dont le nom avait été oublié : « il y a encore bien des lunes mortes, ou pâles, ou obscures, au firmament de la raison », disait-il dans sa phrase la plus célèbre et dans son moment le plus lyrique.

Dans ses études, Mauss met en jeu une érudition remarquable par la diversité des domaines qu’elle passe en revue, des ethnographies contemporaines sur la Mélanésie ou l’Arctique aux sagas nordiques, au droit romain ou germanique ou aux textes sacrés de l’Inde ancienne : pratique de toute une illustre génération d’anthropologues « de cabinet ». Mais il fait aussi preuve d’une sensibilité aiguë à ce qu’il observe autour de lui : des manières de marcher ou de cracher, des cadeaux de Noël ou l’assurance maladie jusqu’à la disposition des baguettes sur les étagères des boulangers. Mauss ne s’étonne pas, comme certains contemporains, de constater que les pratiques des anciens ou des primitifs se reproduisent dans la vie quotidienne de la cité moderne ; pour lui, ces liaisons faisaient partie, au fond, d’une voie d’enquête. Cela lui a valu la rare gloire d’être un ethnographe honoraire mieux qu’un anthropologue de cabinet, d’inspirer les recherches sur le terrain de nombreux étudiants, bien qu’il ne soit jamais allé « sur le terrain » lui-même. Universitaire impeccable, Mauss pensait pourtant au grand air.

C’est Mauss qui a commencé à parler du « fait social total ». Il est vrai que l’essor totalisant était un principe de l’école sociologique française, ou de la pensée durkheimienne, mais ce qui était propre à Mauss, c’est que cette valeur ne se situait pas en un point privilégié d’abord : le fait social total n’avait pas besoin d’être un système juridique, un pouvoir politique ou une croyance. Mauss fait définitivement ses adieux à la vieille idée selon laquelle chaque société a été créée par un Grand Législateur, nommé ou non, individuel comme Solon ou Moïse ou corporatif comme la horde rituelle de Durkheim. La totalité sociale n’est pas cette manifestation sacrée que proposait son oncle et maître : elle peut s’élaborer plus séculièrement autour de n’importe quel objet, et cela donne à la sociologie de Mauss — et à son socialisme professé — un caractère libertaire, horizontal : construire la société ne signifie pas nécessairement construire le pouvoir. La valeur d’une institution n’est pas donnée d’avance. Les sciences humaines ne peuvent consister en des enquêtes sur les origines. Mauss apporte à la sociologie ce caractère arbitraire du signe que Saussure — qui a aussi brièvement enseigné à l’EPHE — a apporté à la linguistique : les faits ne tirent pas leur force d’un arrière-plan ou de quelque prédétermination naturelle ou surnaturelle, mais de leur mise en jeu, de sa communication, et en ce sens le signe, la dimension symbolique, n’est pas un segment particulier de la vie sociale, mais son tissu même.

Il faut dire que Mauss a fait tout cela avec peu de mots. Auteur prolifique de comptes rendus et d’essais plutôt courts, Mauss n’a jamais écrit un grand ouvrage. Il n’a pas non plus créé un vocabulaire spécialisé ou, si l’on préfère, un nouveau jargon académique. Son influence a été et est vaste, et s’est exercée sur une infinité d’auteurs qui ne lui ressemblent ni ne se ressemblent — curieux destin pour celui qui fut le plus fidèle tenant d’une école — de Lévi-Strauss à Bataille, de Evans-Pritchard à Graeber. Auteurs qui ne se placent pas seulement à la sociologie (celle-ci a largement délaissé Mauss) ou à l’anthropologie (qui se l’est approprié). Mais cette influence ne s’exprime pas par des citations entre guillemets, par des formules ou des théorèmes : en fait, elle survit aux quelques théorèmes que Mauss a esquissés, réfutés ou désuets depuis longtemps. Elle saillit, plutôt, de brèves indications de méthode, d’intuitions, d’une attitude dégourdie envers des objets toujours nouveaux. 

 

À lire : 

Marcel Fournier, Marcel Mauss, Paris, Fayard, 1994.

Bruno Karsenti, L’Homme total. Sociologie, anthropologie et philosophie chez Marcel Mauss, Paris, PUF, 1997

Camille Tarot, Sociologie, anthropologie et philosophie chez Marcel Mauss, Paris, La Découverte, 2003.

 

Crédits photos :

Illustration de la page d’accueil : Portrait de Marcel Mauss © WikiCommons

Illustration du chapô : Soldats devant Hérode Antipas © Gallica/BNF

Illustration de la notice générale : Racinet Albert, Le costume historique. Tome 2, Paris, 1888 © Gallica/BNF

 
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