L’homme du Cartel (1924-1926)

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Article de Jean-Etienne Dubois, agrégé et docteur en histoire


En portant au pouvoir la coalition électorale formée par le parti radical et la gauche socialiste, les élections législatives de 1924 propulsent Édouard Herriot au tout premier plan de la scène politique. Entre 1924 et 1926, il occupe successivement les postes de président du Conseil, puis de président de la Chambre des députés. Mais la fragilité de cette union des gauches dans un contexte de crise financière met rapidement le Cartel en échec.

À la tête du parti radical et radical-socialiste depuis 1919, la carrière politique d’Édouard Herriot prend une dimension véritablement nationale à l’occasion des élections législatives du 11 mai 1924.

L’incarnation du Cartel des gauches

En juin 1923, Herriot rompt l’union nationale qui unissait son parti au centre-droit et à la droite depuis 1914. Poussé par un scrutin proportionnel qui favorise les listes arrivées en tête dans les départements, il appelle les socialistes à renouer avec la discipline républicaine d’avant-guerre et son mot d’ordre « pas d’ennemi à gauche », et à constituer des listes communes de candidats. Ils acceptent ce qu’ils appellent un « Cartel d’une minute », afin de battre les listes d’union nationale. Minoritaire en voix, le Cartel obtient une courte majorité en sièges à la Chambre des députés, mais une majorité fragile allant des socialistes aux radicaux libéraux. Herriot apparaît comme le chef naturel de la nouvelle majorité et c’est à lui que le président de la République, Gaston Doumergue, confie la formation du gouvernement le 15 juin 1924.

Un bilan politique limité

L’action politique de son gouvernement, jusqu’à sa chute en avril 1925, s’inscrit en rupture avec la politique d’union nationale.

En politique internationale, Herriot, qui cumule le poste de président du Conseil et de ministre des Affaires étrangères, initie un virage durable de la diplomatie française en abandonnant la politique de force unilatérale envers l’Allemagne. Il place la négociation collective, dans le cadre de la Société des Nations, au cœur de son action diplomatique : cet « esprit de Genève » est le legs essentiel de son gouvernement.

En politique intérieure, le gouvernement fait adopter une loi d’amnistie des condamnés pour délits politiques devant les tribunaux militaires pendant la guerre et des cheminots et syndicalistes révoqués lors des grèves de 1920. Il défend le retour à une stricte application de la laïcité, supprime les crédits de l’ambassade de France au Vatican, veut expulser les congrégations religieuses non autorisées et étendre les lois laïques aux départements recouvrés en 1918. Mais ces projets suscitent une forte mobilisation des catholiques, notamment alsaciens, et les successeurs d’Herriot renoncent à ces mesures.

Le talon d’Achille du Cartel est la politique financière, dans un contexte de fort endettement public légué par la guerre, qui fait constamment planer l’ombre d’une banqueroute comme en Allemagne en 1923. Les difficultés financières s’amoncellent à partir de l’automne 1924 pour le gouvernement Herriot, qui peine à choisir entre la ligne libérale de l’aile droite de sa majorité, et la ligne interventionniste défendue par les socialistes et une partie des radicaux, demandant notamment l’instauration d’un impôt sur le capital. Herriot finit par trancher en faveur de cette deuxième solution, qui suscite l’hostilité du Sénat, qui le renverse le 10 avril 1925.

Herriot occupe alors la fonction de président de la Chambre des députés. Il reste aux premières loges de la vie politique, comme chef du parti radical et comme président du Conseil potentiel à chaque crise ministérielle, comme le 20 et 21 juin 1926 où il échoue à former un nouveau gouvernement.

Le 17 juillet 1926, alors que le franc s’effondre sur le marché des changes et qu’un vent de panique commence à souffler parmi les épargnants français, Herriot descend du « perchoir » de la Chambre des députés pour s’opposer à la demande de pleins-pouvoirs financiers du gouvernement Briand-Caillaux. Appelé à former le nouveau gouvernement, il est renversé lors de sa présentation à la Chambre le 21 juillet, et accepte d’entrer dans le gouvernement d’union nationale de Raymond Poincaré, comme ministre de l’Instruction publique, mettant fin au Cartel des gauches.

Herriot, principale cible des droites hostiles au Cartel

La période du Cartel est marquée par une radicalisation politique des droites, modérées comme ligueuses. Incarnant la nouvelle majorité, Herriot est la cible privilégiée des attaques de la presse hostile au Cartel. Son caractère est particulièrement visé. On lui reproche sa faiblesse et sa naïveté face à l’Allemagne en politique internationale, et d’être un bavard, hésitant et inapte à l’action, à l’image du régime parlementaire lui-même, en politique intérieure. Sa faiblesse le soumettrait à ses alliés socialistes, eux-mêmes influencés par les communistes. Son nom est alors fréquemment associé à celui de Kerensky, le nom du leader de la Révolution russe de février 1917 renversé par les bolcheviques quelques mois plus tard.

Ces critiques s’expriment ouvertement le 21 juillet 1926, quand 5 000 sympathisants des ligues antiparlementaires se rassemblent devant les grilles du Palais-Bourbon lors du vote d’investiture de son gouvernement, aux cris de  : « À bas Herriot », « la République à la poubelle ». Des heurts avec la police éclatent jusqu’à ce qu’on annonce qu’« Herriot est par terre », déclenchant alors les applaudissements de la foule. Herriot et ses ministres doivent attendre que la foule soit dispersée pour sortir du Palais Bourbon et se rendre à l’Elysée pour porter leur démission à Doumergue.

 

À lire :

# Sur Herriot et le Cartel des gauches au pouvoir :

HENNING, Jérôme, Le radicalisme d’Édouard Herriot et la crise des institutions (1905-1954), Paris, Dalloz, coll. « Bibliothèque parlementaire et constitutionnelle », 2019.

JEANNENEY, Jean-Noël, Leçon d’histoire pour une gauche au pouvoir. La faillite du Cartel (1924-1926), Paris, le Seuil, 2003 (1977)

# Sur les oppositions à Herriot et au Cartel des gauches :

DUBOIS, Jean-Etienne, Leçon d’histoire pour une droite dans l’opposition ? Les mobilisations de droite contre le Cartel des gauches dans la France des années Vingt, Paris, Institut Universitaire Varenne, collection des Thèses, L.G.D.J., 2015

# Avec une approche transnationale :

CONORD, Fabien (dir.), Le radicalisme en Europe XIXe-XXIe s., Nancy, L’Arbre bleu, collection « Gauches d’ici et d’ailleurs », 2022 (3e partie sur « Le radicalisme hésitant de 1914 à 1945 »)

Crédits photos : 

Illustration de l’article : Première de couverture de Cartel et Cie (1926), recueil de caricatures de J. Sennep à charge contre le Cartel des gauches © Gallica / BnF

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