Chapitre 3 : Montaigne au service de la légitimité monarchique

RETOUR AU DOSSIER

Article d’Anne-Marie Cocula, présidente honoraire de l’Université Bordeaux-Montaigne


1588. Officiellement venu à Paris pour l’édition des trois livres des Essais, Montaigne est secrètement investi d’une mission de médiation entre Henri III et Henri de Navarre, face aux ultra-catholiques de la Ligue. Mais la révolution ligueuse de Paris et la fuite du roi ruine cet espoir de réconciliation, laissant Montaigne particulièrement exposé dans une ville tombée aux mains des partisans du duc de Guise.

De retour à Paris, Montaigne est pris en otage par les ligueurs et emprisonné une journée à La Bastille, avant d’être tiré d’affaire par la reine Catherine de Médicis qui a obtenu sa libération de la part du duc de Guise. Jamais Montaigne n’a été autant exposé qu’en cette année 1588 qui l’entraîne hors de chez lui pour plusieurs mois, lui fait côtoyer le roi et sa Cour, en attendant la réunion des États généraux, convoqués à Blois pour l’automne 1588. Montaigne est présent à leurs débuts, mais il est revenu chez lui lorsque, à la veille de Noël, Henri III décide de faire assassiner le duc de Guise et son frère, le cardinal de Lorraine. Cette fois l’accusation de tyrannie ne se contente plus de viser Henri de Navarre, l’hérétique, elle accable le « vilain Hérode », anagramme d’Henri III, devenu le persécuteur de ses sujets. Début janvier, la faculté de théologie de La Sorbonne les a délivrés de l’obéissance à leur souverain, devenu un tyran.

En 1588, les ambassadeurs de Philippe II et ceux d’Élisabeth Ière, la reine d’Angleterre, n’avaient pas tort de prendre Montaigne pour un espion en signalant ses faits et gestes lors du périple qui le conduit à Paris pour y faire éditer les trois livres des Essais chez Abel L’Angelier. Essentielle pour lui, cette préoccupation éditoriale camoufle la mission de médiation qui lui a été confiée et qui lui permet d’être escorté par Thorigny, un homme de guerre qui n’est autre que le fils du maréchal de Matignon. La révolution ligueuse de Paris, l’exil du roi hors de sa capitale et le repli stratégique d’Henri de Navarre dans le refuge protestant de La Rochelle réduisent à néant la tentative de réconciliation qu’il aurait pu mener à bien.

Ces preuves de l’engagement de Montaigne au service d’une légitimité monarchique supérieure à la religion du prince et même détachée d’elle ne font pas de lui l’égal d’un subordonné dépendant des caprices des quatre Henri (le 4ème Henri étant le prince de Condé, allié d’Henri de Navarre) qu’il a côtoyés durant ses années de retraite. Rien ne permet de déceler en lui, à la lecture de sa correspondance et des Essais, la servitude du courtisan en proie aux grâces et disgrâces qui foisonnent dans le monde curial. À moins qu’il n’ait souhaité jouer le rôle d’un conseiller attitré à la façon des grands humanistes de la génération précédente, tels Érasme ou Thomas More ? Mais il est trop tard pour lui quand Henri IV lui propose de le rejoindre en 1590. Seules comptent, désormais, dans sa retraite périgourdine, les corrections et les ajouts du futur « Exemplaire de Bordeaux ».

Cette attitude distanciée à l’égard du pouvoir comment l’a-t-il apprise et acquise?

Peut-être s’est-elle modelée sur celle de son grand ami, Étienne de La Boétie, décédé brutalement, en août 1563, à l’âge de 33 ans ? Dans l’été 1561, en sa qualité de magistrat du parlement de Bordeaux, La Boétie s’était efforcé d’apaiser les violences entre protestants et catholiques survenues en Agenais. En juriste averti, il avait élaboré un édit de pacification fondé sur la coexistence religieuse et un partage des lieux de culte. Pareille solution était vouée à l’échec, tant elle était prématurée et se heurtait à l’hostilité des catholiques, très majoritaires dans le royaume. Les clauses de cet édit, resté lettre morte, seront reprises dans les édits des paix de religion qui se succèdent à partir de 1562 et qui aboutissent, en 1598, à la promulgation de l’édit de Nantes dont l’application sera lente et difficile face à la résistance des parlements du royaume qui tardent à l’enregistrer.

À lire :

Anne-Marie Cocula et Alain Legros, Montaigne aux champs, Bordeaux, Éditions Sud-Ouest, 2011.

Anne-Marie Cocula, Montaigne 1588, L’aube d’une révolution, Éditions Fanlac, 2021.

Crédits photos : 

Illustration de l’article :  Assassinat du roi Henri III par le moine Jacques Clément. Détail d’une estampe gravée par Frans Hogenberg, XVIe siècle © Wikicommons

Print Friendly, PDF & Email
Retour haut de page