Un nouveau souffle pour la musique d’orgue

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Entretien écrit avec Olivier Penin, organiste titulaire du grand orgue de la basilique Sainte-Clotilde


Enfant, Olivier Penin voulait être chef d’orchestre. Finalement il a choisi l’orgue, le plus orchestral des instruments. Il est aujourd’hui titulaire du grand orgue Cavaillé-Coll de la basilique Sainte-Clotilde dans le 7e arrondissement de Paris, et publie l’Intégrale des 12 pièces pour orgue de César Franck.

– Pouvez-vous rappeler en quoi Sainte-Clotilde est un lieu de mémoire de César Franck ?

César Franck a été le premier titulaire de l’orgue de Sainte-Clotilde et l’est resté pendant plus de trente ans : il a donc fortement marqué l’histoire du lieu. Aujourd’hui, il est central dans la programmation musicale de la basilique. De tous les organistes et compositeurs de Sainte-Clotilde, il est aussi celui qui a le plus marqué l’histoire de la musique. Son œuvre constitue à la fois une synthèse et une genèse : héritière de Mendelssohn, de Schuman, de Beethoven et de Listz, sa musique forme un trait d’union avec la musique symphonique française pour orgue : les symphonies de Widor ou Vierne, mais aussi Fauré, ou Debussy… César Franck a beaucoup innové, et fortement contribué au renouvellement du langage musical. Aujourd’hui des gens du monde entier, organistes et musiciens, viennent en pèlerinage à Sainte-Clotilde pour voir l’orgue de César Franck !

– Vous parlez de pèlerinage : pour ces fervents admirateurs de César Franck, quelle est la part de la musique et la part du sentiment religieux ?

On ne parvient pas vraiment à savoir quel était le « degré de religiosité » de César Franck. Il était certainement mystique, mais son lien avec la religion est ambigu. Sauf Prière, les 6 pièces pour orgue portent des noms profanes : ce ne sont pas des pièces religieuses, et pourtant certains ont voulu y voir une messe. En ce qui me concerne, je n’y crois pas. César Franck a écrit des messes, des oratorios, toutes sortes d’oeuvres religieuses, et même un manuel de plain-chant grégorien. Mais son implication personnelle dans la religion reste un mystère : elle a certainement connu des évolutions et des variations au cours de sa vie.

Prière est une œuvre que j’aime beaucoup : j’y voyais une histoire d’amour, et j’ai appris ensuite que César Franck l’avait probablement écrite pour la mort de sa mère. C’est cela qui est très beau dans la musique : le musicien envoie une émotion, et cette émotion est captée différemment selon l’humeur de chacun, sa sensibilité, son calendrier, sa vie… On ne peut pas enfermer une émotion dans une œuvre.

– Pour vous personnellement, que signifie la musique de César Franck ?

La musique de César Franck me touche profondément depuis la petite enfance. J’en retiendrais deux caractères étroitement entremêlés : c’est une musique particulièrement expressive, mais qui n’est pas déconnectée de la structure. Par exemple, le multi-thématisme circulaire est tout à fait typique de son oeuvre : César Franck invente un thème, puis un autre, chaque fois très expressif, et plus il progresse dans la composition, plus il superpose les thèmes, la structure nourrissant l’expression. Vous avez une architecture très élaborée, très rigoureuse, associée au romantisme, je dirais presque à la sensualité, de ses mélodies et de son harmonie. La richesse de construction dans l’œuvre de César Franck est véritablement impressionnante.

– Lorsque l’on joue sur l’instrument de César Franck, est-ce que cela oriente l’interprétation ? Est-ce que cela inhibe ? Ou est-ce que cela porte au contraire ?

Au début, jouer sur l’orgue de César Franck a en effet été une grande pression pour moi, car le poids de la tradition est écrasant. Mais c’est cette tradition qui a failli tuer la musique de César Franck. Les interprètes de musiques pour orchestres ou pour d’autres instruments ont beaucoup plus de liberté ! Petit à petit, j’ai essayé moi aussi d’explorer de nouveaux chemins. Aujourd’hui, l’orgue attire un nouveau public : il y a véritablement un nouveau souffle dans la musique d’orgue et chez les organistes. C’est même l’instrument soliste qui amène le plus de monde. Quant à la musique de César Franck, il y a chez les interprètes une vraie volonté de la dépoussiérer. On peut enflammer un public avec une oeuvre de Franck, ce qui n’était peut-être pas imaginable il y a quinze ans ! Pour l’oeuvre de César Franck, et dans la musique pour orgue en général, il y a une vitalité contemporaine qui permet de nourrir les plus belles perspectives pour notre instrument.

À écouter :

Olivier Penin

À paraitre :

Olivier Penin, César Franck. Organ Music (2022), Leeuwarden: Brillant-Classics.

Crédits photos : 

Illustration de l’article : Olivier Penin à la basilique Sainte-Clotilde © Victor Weller

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