Prix Nobel de littérature pour Anatole France

RETOUR AU DOSSIER

Par Guillaume Métayer, agrégé de lettres classiques, directeur de recherche au CNRS (CELLF) (UMR8599, CNRS-Sorbonne Université)


Le prix Nobel de littérature décerné en 1921 à Anatole France récompense une œuvre éminemment « française » par l’exceptionnelle qualité d’une langue forgée au contact des grands auteurs classiques, et par ses sujets historiques : à 77 ans, Anatole France est considéré, unanimement, comme le plus grand auteur de la IIIe République. Pourtant, le prestigieux prix littéraire marque aussi le début de sa chute. À sa mort, trois ans plus tard, on ne lui pardonne ni son classicisme, ni l’admiration que lui voue la jeune génération des écrivains nationalistes, Maurras en tête. L’opprobre qui s’abat alors sur le « Maître » fait basculer dans l’oubli l’œuvre littéraire, mais également les engagements d’un écrivain dreyfusard, anticolonialiste, socialiste, et d’une rare lucidité politique. Le centenaire du prix Nobel d’Anatole France est l’occasion de remettre en perspective la carrière d’un écrivain en décalage avec son temps, et injustement oublié.

L’attribution du Prix Nobel de littérature 1921 à Anatole France (1844-1924) semble, comme toute la carrière de l’écrivain, placée sous le signe du retard. Anatole France, humble fils de libraire, avait commencé par de petits articles, de modestes notices, un recueil de vers parnassiens à peine remarqués, les Poèmes dorés (1873). Il avait dû attendre longtemps sa reconnaissance d’écrivain, construite pas à pas à partir d’un premier succès, encore limité, Le Crime de Sylvestre Bonnard, membre de l’Institut (1881). La presse de la fin de l’année 1921 se plaint d’ailleurs souvent d’une distinction survenue trop tard, vingt ans après la création du Prix, pour célébrer un auteur âgé de 77 ans, couronnement qui, selon des bruits peut-être infondés, faillit d’ailleurs échapper au « bon Maître ». Pourquoi de telles récriminations associées à ce qui semble alors relever d’une telle évidence ? C’est que, depuis la fin du siècle, Anatole France s’est imposé, progressivement et aux yeux de tous, comme le plus grand écrivain français de son temps, voire de tous les temps. Il incarne à la perfection, lit-on sans cesse, la littérature du pays dont, par une sorte de Providence onomastique, il porte le nom. Jules Lemaître, son confrère de l’Académie, compare son style au « métal de Corinthe », magique alliage des plus grandes voix de la nation, de Montaigne à Renan, de Racine et Voltaire à Flaubert. Et pourtant, ajoute-t-il, « c’est toujours de l’Anatole France ». En somme, l’œuvre de France s’apparente à l’architecture historiciste fin-de-siècle : chaque période de l’histoire littéraire du pays y reparaît, savamment reproduite : du Moyen Âge de sa Vie de Jeanne d’Arc (1908) au XVIIIe siècle finissant et révolutionnaire des Dieux ont soif (1912), en passant par celui, commençant, de La Rôtisserie de la Reine Pédauque (1892) et des Opinions de Jérôme Coignard (1893), sans oublier le second empire du Chat maigre (1879) ou la Commune de Jean Servien (1882) : les époques se suivent et ne se ressemblent pas dans ses romans comme dans ses contes historicistes (L’Étui de nacre, 1892 ; Sous l’invocation de Clio, 1899…). France s’attache même à l’Histoire contemporaine (1897-1901), peinture de son temps si aiguë qu’elle se mue en tribune politique, en faveur de Dreyfus, au cœur de l’« Affaire ». Or, précisément : il est trop tard, en 1921, pour magnifier l’écrivain engagé qui, de son propre aveu, a raté le coche de 1914, sacrifiant à l’Union sacrée au lieu de condamner la boucherie, contrairement à Romain Rolland, prix Nobel en 1915 ; il est trop tard, en 1921, pour exalter un style syncrétique et rétrospectif qui servit à bâtir l’aura de légitimité littéraire d’une IIIe République jadis ébranlée par le désastre de Sedan mais désormais requinquée par la Victoire ; trop tard surtout car les nouvelles générations jugent encombrant un vieillard dont les horreurs de la Grande Guerre ont rendu obsolète l’humanisme livresque. Demain à peine, à sa mort, en 1924, les Surréalistes refuseront d’inhumer son « cadavre » ; Paul Valéry, en lui succédant à l’Académie en 1927, ne daignera même pas, affront inédit, prononcer son nom ; Céline inventera un style nouveau pour rompre avec celui de Voltaire dont France apparaît, par excellence, comme le plus tardif épigone… Chacun lancera sa pierre contre l’interminable gloire d’hier au point d’éclipser pour longtemps l’admirable lucidité politique d’Anatole France : rare républicain à lutter contre la colonisation, fervent dénonciateur du génocide arménien, défenseur de Dreyfus et de Zola et, dans son discours même du Nobel, l’un des plus courts de l’histoire, prophète des désastres dont était encore lourd le Traité de Versailles : « La plus horrible des guerres a été suivie d’un traité qui ne fut pas un traité de paix, mais la prolongation de la guerre. L’Europe en périra si, enfin, la raison n’entre pas dans ses conseils ».

Gageons que cette œuvre toujours placée sous le signe de la lenteur retrouvera un jour, à nouveau, toute sa gloire. À retardement…

 

 

À lire :

 

Choix d’oeuvres d’Anatole France :

Anatole France, Histoire contemporaine, Table ronde, coll. « la petite vermillon », 2004 (édition de poche) OU Calmann-Lévy, 1994 (édition brochée)

Anatole France, Les Dieux ont soif, Le Livre de Poche, 1989

Anatole France, Œuvres, éd. Marie-Claire Bancquart, Gallimard, “Bibliothèque de la Pléiade”, 1984-1994, 4 vol.

Anatole France, Le Livre de mon ami, éd. Guillaume Métayer, Rivages, “Petite bibliothèque”, 2013.

 

Ouvrage critique :

Guillaume Métayer, Anatole France et le nationalisme littéraire : scepticisme et tradition, Paris, Éditions du Félin, coll. « Les marches du temps », 2011

Print Friendly, PDF & Email
Retour haut de page