Pose de la première pierre de la Grande Mosquée de Paris

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Par Paul-Louis Rinuy, professeur d’histoire et de théorie de l’art contemporain et directeur de l’Ecole doctorale Arts Edesta (Université Paris 8)


Vaste édifice de style hispano-mauresque situé dans le cinquième arrondissement de Paris, la Grande Mosquée bénéficie pour sa construction d’un financement public, par exception aux principes de la loi de 1905. Malgré les polémiques qu’il ne manque pas de susciter à l’époque, le projet est un témoignage de reconnaissance envers les quelques 100 000 soldats musulmans venus mourir dans les tranchées de la Grande Guerre. Mais en 1922 la Grande Mosquée est aussi, au cœur de la capitale, un marqueur du vaste Empire colonial français. Cent ans après, elle s’inscrit familièrement dans le paysage parisien et remplit, au-delà de ses missions traditionnelles, un rôle culturel et symbolique important.

Le  projet de construire une mosquée à Paris s’inscrit dans la suite du « carré musulman » qui ouvrit au cimetière du Père Lachaise le 1er janvier 1857 et d’une réflexion collective, et polémique,  des années 1890 sur la nécessité ou non « d’une mosquée bâtie à Paris » (La Croix), capitale d’un Empire colonial en partie musulman.

Une loi pour la création d’un « Institut » musulman

Le 19 août 1920 une loi est adoptée par le sénat, sur la création à Paris d’un Institut musulman et d’une mosquée, avec l’ambition de rendre hommage aux quelque 100 000 soldats musulmans morts pour la France pendant la grande guerre.. Outre la mosquée, le programme comporte des salles de cours, une bibliothèque, un musée, un monument commémoratif, un hammam et des logements, et la loi permet d’apporter un financement public à ce qui est présenté comme un lieu de vie et d’enseignement pour la population musulmane. L’État accorde une subvention de 500.000 F, tandis que la Ville de Paris propose le terrain, en veillant à ce que le projet soit supervisé par les architectes de la Ville de Paris, Henri Eustache – remplacé à sa mort en 1922 par Charles Heubès – et Alfred Tronquois. La maîtrise d’ouvrage est assurée par la Société des habous des lieux saints de l’islam, constituée en 1917  et ayant à sa tête Si Kaddour Ben Ghabrit, qui devient le premier recteur de l’Institut musulman et de la mosquée de Paris. Personnalité influente en Algérie et au sein du Protectorat du Maroc, ce dernier collecte des fonds au Maghreb, afin de compléter les financements publics et organise un voyage d’étude au Maroc en décembre 1920, qui joue un rôle déterminant dans le choix des modèles architecturaux. Maurice Tranchant de Lunel est l’architecte en chef de la construction et son principal collaborateur, Maurice Mantout, en dresse l’avant-projet dès décembre 1920, assisté de Robert Fournez.

Un exemple d’architecture mauresque au cœur de Paris

La Grande Mosquée se trouve au cœur du cinquième arrondissement, réputé pour ses universités et proche de l’île de la Cité et de la cathédrale Notre-Dame de Paris. La cérémonie d’orientation du mihrab a lieu le 1er mars 1922, suivie par la pose de la première pierre le 19 octobre. Le gros œuvre est réalisé en béton armé et en meulière et l’inauguration officielle a lieu le 15 juillet 1926, en présence du Président de la République, Gaston Doumergue et du Sultan du Maroc.

La conception d’ensemble révèle l’ambition d’allier l’organisation intérieure des écoles coraniques traditionnelles (medersas) au calme des demeures marocaines où les jardins, lieux de repos et de fraicheur, jouent un rôle essentiel. La surface dévolue aux espaces extérieurs, les jardins notamment,  représente la moitié de la surface du terrain (7424 m2). L’ensemble clos de murs est isolé de la rue, et dominé au centre par la coupole de la salle de prière et à l’ouest par le minaret haut de 33 m. L’entrée principale donne sur le jardin central entouré de la maison des hôtes, transformée aujourd’hui en bureaux, de différents logements et de la grande salle de réception. Dans l’axe de celle-ci, on accède au sud au grand patio précédant la salle de prière. L’aspect andalou de ce patio  est souligné par la colonnade et le décor de mosaïques (zelliges) et de stucs ciselés. La salle de prière, de plan carré et couverte d’une très belle coupole, est placée de façon diagonale par rapport à ce grand axe afin de respecter l’orientation du mirhab. L’ensemble a fait l’objet d’une importante restauration au cours des années 2000 et d’un réaménagement du jardin, par Isabelle Levêque.

La Grande Mosquée : symbole d’ouverture aux cultures de l’Islam ou héritage colonial ?

Suivie par la construction de la très méconnue Mosquée Missiri dans le camp militaire de Caïs à Fréjus (1928-1930), la grande Mosquée de Paris marque, dans son ampleur comme dans sa singularité, une époque des relations entre les musulmans et l’Empire colonial français, qui s’achève brutalement avec la décolonisation après la Seconde guerre mondiale. Les mosquées postérieures depuis les années 1980, modestes ou à grande ambition architecturale comme à Évry ou à Créteil, témoignent d’un rapport différent au religieux et aux identités collectives, au sein d’une république et d’une nation fragmentées, voire morcelées.

À lire :

M.Telhine, L’islam et les musulmans en France, une histoire de mosquée, Paris, L’Harmattan, 2010.

Dalil Boubakeur, La grande Mosquée de Paris. Un message et une histoire, Paris, Kero, 2014

Paul-Louis Rinuy, Patrimoine sacré XXe-XXIe siècle, Paris, Editions du Patrimoine, 2014 

Crédits photos : 

Illustration de la page d’accueil : Cour intérieure de la Grande Mosquée de Paris  © WikiCommons

Illustration du chapô : Pose de la 1re pierre de la mosquée musulmane [de Paris] : [photographie de presse] © Gallica/Agence Rol

Illustration de la notice générale : Jardins de la Grande Mosquée de Paris © WikiCommons

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