Naissance du philosophe Charles Fourier

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Par Bernard Desmars, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Lorraine


La « théorie sociétaire » formulée par Charles Fourier au seuil du XIXe siècle et son application concrète, le « phalanstère », inspirèrent plusieurs initiatives, en France et dans le monde, dont le familistère fondé à Guise par le manufacturier Godin constitue sans doute la plus aboutie. Selon Fourier, la communauté humaine idéale repose sur une composition numérale et sociologique scientifiquement très élaborée, prenant en compte la complémentarité des tempéraments. En raison de ses outrances et de ses dérives, le fouriérisme fut rapidement classé au rang des utopies sociales. Mais ses idées imprégnèrent néanmoins la pensée sociale et politique du XIXe siècle et assirent durablement le bien-fondé des principes d’association et de coopération.

Charles Fourier est né le 7 avril 1772 à Besançon dans un milieu assez aisé. Son père, un négociant en draps, le destine à prendre sa succession, mais il meurt en 1781. Charles fait des études secondaires à Besançon. Puis, malgré son aversion pour les activités commerciales et sous la pression de sa famille, il part apprendre le négoce, d’abord à Rouen, puis à Lyon, où il passe une grande partie de sa vie professionnelle.

La critique de la « Civilisation » par la méthode de « l’écart absolu »

Parallèlement il développe une analyse critique de la société contemporaine, qu’il appelle « Civilisation ». Les activités mercantiles en particulier font l’objet d’une vigoureuse dénonciation, qui met en cause les profits des intermédiaires, la falsification des produits, la spéculation et le gaspillage. Mais les critiques de Fourier portent aussi sur l’éducation, la famille, l’alimentation, le travail, etc. Bref, c’est l’ensemble de l’organisation sociale qui est à revoir et à repenser, en pratiquant la méthode de « l’écart absolu », c’est-à-dire en prenant ses distances avec les principes généralement admis et avec la routine intellectuelle.

Vers 1800, il fait une découverte : celle des passions et de l’attraction passionnelle. L’homme, écrit Fourier, est mû par des passions, c’est-à-dire à la fois des goûts, des désirs, des pulsions. Or, ces passions sont souvent réprimées en « Civilisation », ce qui provoque des frustrations, des perversions, et rend la condition humaine malheureuse. Il est donc nécessaire de concevoir un « nouveau monde » dans lequel les passions pourraient pleinement s’épanouir. Pour Fourier, ce n’est pas à l’homme de se conformer ou de se soumettre aux règles de la société ; c’est la société qui doit être aménagée de façon à favoriser le bonheur de ses membres, en leur permettant de satisfaire leurs passions.

La phalange : une communauté humaine à la sociologie savamment étudiée

 Grâce à la « science sociale » qu’il élabore, Fourier veut déterminer les mécanismes qui sont à l’œuvre dans les groupements humains et ainsi établir les fondements de l’organisation qui procurera le bonheur aux êtres humains. Les recherches et les calculs opérés par Fourier le conduisent à concevoir une association (la « Phalange ») dans laquelle environ 1620 individus se rassemblent, de façon volontaire et résident dans un même édifice, le « phalanstère » ; on y trouve à la fois des appartements, des ateliers et des salles destinées à des usages collectifs. Les membres de la Phalange choisissent les travaux auxquels ils se livrent et qui se déroulent collectivement et en « courtes séances » ; ceci évite la monotonie habituelle du travail et l’ennui, qui caractérisent la « Civilisation », tout en augmentant la production. Ce nouveau monde est appelé « Harmonie ».

Les principes essentiels de la « théorie sociétaire » sont exposés par Charles Fourier dans un premier livre, Théorie des quatre mouvements et des destinées générales (1808), qui n’a guère de lecteurs. Vers 1820, cependant, Fourier a quelques admirateurs qui l’encouragent à publier un volume accessible à un large public : le résultat est le Traité de l’association domestique-agricole (1822 ; les éditions ultérieures ont pour titre : Théorie de l’unité universelle). Cependant l’ouvrage reste d’une lecture difficile. Le Nouveau Monde industriel et sociétaire, paru en 1829, est d’un accès plus facile.

Un mouvement marginal, mais porteur d’idées nouvelles

À ce moment, Charles Fourier vit à Paris où il s’efforce de faire connaître sa « théorie sociétaire ». Le cercle de ses partisans s’élargit peu à peu au début des années 1830, avec notamment des transfuges du saint-simonisme ainsi que Victor Considerant, désormais le principal animateur de la propagande fouriériste. Ainsi, en juin 1832, commence la parution d’un périodique, Le Phalanstère, dont la publication s’interrompt en 1834. Pendant les mêmes années, quelques disciples tentent d’édifier un phalanstère à Condé-sur-Vesgre, près de Rambouillet. Cette tentative, qui suscite des réserves de Fourier, est un échec.

Fourier publie en 1835-1836 son dernier ouvrage, La Fausse industrie, tout en collaborant au nouveau périodique de l’École sociétaire, La Phalange, qui naît en 1836. Tout en rendant hommage au génie du « Maître », certains de ses disciples sont parfois circonspects envers certains de ses textes, qui leur paraissent abscons, ou extravagants, ou encore trop osés : les cahiers composant le Nouveau Monde amoureux sont écartés de l’édition des œuvres de Fourier ; ils ne seront publiés pour la première fois qu’en 1967.

Après la mort de Charles Fourier, le 10 octobre 1837, ses disciples lui rendent régulièrement hommage en célébrant chaque 7 avril l’anniversaire de sa naissance et en érigeant sa statue à Paris en 1899. Certains essaient de réaliser des phalanstères, aux États-Unis, au Brésil, en Algérie et en Europe, sans beaucoup de succès. Mais les fouriéristes le font reconnaître comme l’un des précurseurs de la coopération. Les mouvements féministe et pacifiste se réfèrent aussi à Fourier, de même que le surréalisme et le situationnisme.

 

À lire :

Œuvre de Fourier :

Charles Fourier, Le Nouveau monde industriel et sociétaire, Dijon, Les Presses du réel, 2001 (1829)

Ouvrages critiques :

Jonathan Beecher, Fourier : le visionnaire et son monde, Paris, Fayard, 1993, 618 p. (éd. originale : Charles Fourier : the visionary and his world, University of California Press, 1986)

René Schérer, Charles Fourier ou la contestation globale, Biarritz, Séguier, 1996 (nouv. éd. corr. et augm.), 242 p.

Cahiers Charles Fourier, revue de l’Association d’études fouriéristes, un numéro par an depuis 1990 (http://www.charlesfourier.fr/)

 

Crédits photos :

Illustration de la page d’accueil : Phalanstère de Fourier, début du XIXᵉ siècle © WikiCommons

Illustration du chapô : Portrait de Charles Fourrier de Jean Gigoux (1835) © WikiCommons

Illustration de la notice générale : Lithographie, “Vue d’un phalanstère d’après la théorie sociétaire de Ch. Fourier”, H. Fugère. Autour du XIXᵉ siècle. © WikiCommons/Houghton Library, Harvard University

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