Naissance du juriste Jacques Cujas

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Par XAVIER PRÉVOST, PROFESSEUR D’HISTOIRE DU DROIT – INSTITUT DE RECHERCHE MONSTESQUIEU (UNIVERSITÉ DE BORDEAUX), MEMBRE JUNIOR DE L’INSTITUT UNIVERSITAIRE DE FRANCE


 

Peu connu du grand public, Jacques Cujas devint, en participant à la Renaissance au renouvellement des méthodes employées dans l’enseignement du droit, une figure majeure de l’Université française. L’Empereur Justinien avait fait compiler, réviser, et amender au VIe siècle les règles du droit romain, et en avait réalisé la somme dans une série d’ouvrages appelée compilations justiniennes (Code, Digeste, Institutes, Novelles). Au cœur du Moyen Âge, ces textes réapparurent en Occident après cinq siècles d’un quasi-oubli. En rupture avec la scolatisque médiévale, l’humanisme renaissant chercha par une étude critique des textes à en rétablir le sens historique. Né il y a 500 ans, Jacques Cujas fut l’un des plus brillants représentants de cet « humanisme juridique » et exerça une influence durable dans le domaine du droit.

En 1522, à Toulouse, dans la rue qui porte aujourd’hui son nom, naît Jacques Cujas, fils d’un fouleur de drap, originaire du Béarn. Son enfance demeure mal connue, mais l’on sait qu’il poursuit l’intégralité de ses études de droit dans sa ville natale, en particulier sous la direction d’Arnaud Du Ferrier (1506-1585). À partir de 1547, l’université toulousaine le recrute comme hallebardier, ce qui consiste pour un étudiant licencié, mais non docteur, à enseigner le manuel de droit romain que sont les Institutes de Justinien. La fonction que Cujas occupe pendant sept ans, lui vaut ses premières louanges et attire à lui de jeunes élèves qui louèrent ensuite ses qualités, tels Antoine Loisel (1536-1617) et Étienne Pasquier (1529-1615). Cet attrait s’explique notamment par son recours aux principes humanistes pour l’étude du droit romain, suivant en cela les pistes tracées par son maître, mais surtout la méthode trouvée dans les écrits d’André Alciat (1492-1550) : retour aux sources antiques, juridiques et extra-juridiques ; recherche d’une langue latine purifiée et maîtrise du grec ; volonté d’une compréhension théorique et historique du droit.

Ne parvenant pas à se faire nommer à un poste de régent dans sa ville natale, Cujas accepte en 1554 l’offre de l’université de Cahors, qui lui propose – avec l’aide de son précédent titulaire, le juriste portugais Antonio de Gouveia (v.1505-1566) – une chaire de droit civil. Il y reste moins d’un an, car sa réputation croissante lui permet d’accéder à la prestigieuse université de Bourges, qui apparaît alors comme le centre du renouvellement des études de droit. Malgré le soutien de Marguerite de Valois (1523-1574) et de son chancelier Michel de L’Hospital (1505-1573), son arrivée ne se fait pas sans heurts et l’ensemble de son professorat est marqué par les conflits avec certains de ses collègues, spécialement François Le Douaren (1509-1559) et son élève Hugues Doneau (1527-1591), autres figures marquantes de l’humanisme juridique. Malgré ces rivalités, Cujas réussit à affirmer ses choix scientifiques à travers ses cours et ses publications, comme celle de ses premiers livres d’observations qui paraissent dès 1556.

Face aux attaques persistantes d’une partie de l’université berruyère, il se résigne néanmoins à partir pour Valence en janvier 1558, mais revient en Berry dès novembre 1559 à la mort de Le Douaren. Cujas y arrive reconnu de tous, loin du chaos engendré par sa première nomination : dans un contexte moins conflictuel, l’humaniste multiplie les publications.

C’est poussé par sa protectrice, Marguerite de Valois, devenue duchesse de Savoie, que Cujas accepte de rejoindre en 1566 l’université de Turin. S’il demeure moins d’un an en Italie, il en profite pour consulter de précieux manuscrits, notamment grecs, qui furent un outil de choix pour ses travaux ultérieurs. Souhaitant quitter l’Italie, il revient à Valence à partir de septembre 1567, où il s’installe durablement, écrivant sans relâche, en dépit des troubles engendrés par les guerres civiles. Toutefois les retards de paiement à répétition des autorités valentinoises conduisent Cujas à accepter l’offre très attractive de l’université de Bourges en 1575.

Contraint de se réfugier à Paris dès son arrivée du fait de la prise de la ville par les huguenots, Cujas voit le parlement lever en sa faveur l’interdiction de lire le droit civil dans la capitale, instaurée en 1219 par la décrétale Super speculam. De retour à Bourges dès 1576, et malgré les sollicitations qu’il reçoit régulièrement, c’est en Berry qu’il achève sa carrière, couvert de gloire, enseignant jusqu’à sa mort en 1590.

Dans ses travaux, Cujas a développé à son plus haut niveau la méthode historique d’étude des textes juridiques, recherchant la portée originelle de chacune des dispositions du droit romain. Son œuvre est constituée de la vingtaine d’ouvrages imprimés de son vivant, auxquels il faut ajouter des dizaines de publications posthumes : le tout forme dix volumes in-folio dans l’édition de référence, soit plus de treize mille colonnes en latin. Outre de nombreuses éditions de sources, ses plus célèbres ouvrages sont ses Paratitla sur le Digeste et sur le Code de Justinien, mais sans doute plus encore ses Observationes et emendationes ; autant d’écrits qui l’ont consacré comme l’un des plus célèbres et des plus influents juristes de la Renaissance. Ils lui ont également permis d’obtenir de prestigieuses fonctions en dehors de l’université : conseiller au parlement de Grenoble et au présidial de Bourges, conseiller du duc de Savoie et du duc d’Alençon. Surtout, ses œuvres ont exercé une influence majeure pour la construction du droit en France, en Europe, voire dans le monde, au moins jusqu’à la fin de l’époque moderne.

S’il n’a pas conservé pour le public la renommée de Joachim Du Bellay, lui aussi né en 1522, Cujas reste encore aujourd’hui présent dans l’espace public à travers les lieux à son nom et les monuments à sa gloire. Quant aux juristes, ils invoquent fréquemment ses mânes, mais ouvrent rarement ses œuvres.

 

À lire :

Prévost (Xavier), Jacques Cujas (1522-1590), Jurisconsulte humaniste, Genève, Droz, 2015

Winkel (Laurens), « Cujas (Cujacius) Jacques », dans Dictionnaire historique des juristes français (xiie-xxe siècle), éd. Patrick Arabeyre, Jean-Louis Halpérin et Jacques Krynen, Paris, Presses universitaires de France, 2015, p. 291-293

Chartier (Jean-Luc), Cujas : l’oracle du droit et de la jurisprudence (1522-1590), Paris, LexisNexis, 2016

Prévost (Xavier), Histoire littéraire de la France, t. 46 : Jacques Cujas (1522-1590), Paris, Académie des inscriptions et belles-lettres / De Boccard, 2018

 

Crédits photos :

Illustration de la page d’accueil : Portrait de Jacques Cujas © Wikimédia Commons

Illustration du chapô : Publication des commentaires de Jacques Cujas sur le Corpus iuris civilis  © Wikimédia Commons

Illustration de la notice générale : Portrait de Jacuqes Cujas – Cour d’appel de Toulouse © Wikimédia Commons

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