Naissance du graveur Rodolphe Bresdin

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Par Adrien Goetz, historien de l’art, membre de l’Académie des beaux-arts, directeur de la Bibliothèque Paul Marmottan


Graveur, lithographe et dessinateur à l’univers étrange et foisonnant, Rodolphe Bresdin (1822-1885) était admiré par un grand nombre de ses contemporains, tels Baudelaire, Huysmans, Courbet ou Gautier. Pourtant son époque, dans laquelle il puise une inspiration moderne et un fort attrait pour le fantastique, lui refuse obstinément la gloire, et Rodolphe Bresdin reste jusqu’à sa mort un artiste pauvre, un misérable animé par le culte du beau et la poésie du rêve. Inhumé dans la fosse commune du cimetière de Sèvres, il sera tiré une première fois de l’oubli par son ancien élève Odilon Redon lors du Salon d’Automne de 1908.

Pour Maxime Préaud, commissaire de l’exposition « Rodolphe Bresdin. Robinson graveur » à la BNF en 2000 et auteur du remarquable catalogue, « Bresdin semble avoir toute sa vie rêvé d’un ailleurs lointain, sauvage et à l’écart des hommes. »

Pour la postérité, Rodolphe Bresdin demeure celui dont Champfleury, l’ami de Courbet, a parlé dans une nouvelle intitulée Chien-Caillou, une de ses Fantaisies d’hiver en 1847 : un pauvre graveur dans sa soupente, si malheureux qu’il imprimait ses planches avec le cirage de ses souliers et vivait avec son lapin, qu’il finit par manger.

Scène de la vie de bohème

Mais celui qui en effet signait parfois « Caillou » – comme dans un frontispice pour les Fables et contes de Thierry-Faletans en 1868 où il ajoute « Qui me délivrera des pig[n]ouffes » – a retrouvé, dans ses eaux-fortes puis dans ses lithographies à la plume qui imitent la précision de trait de la gravure sur cuivre, un métier digne de Rembrandt et de Dürer qu’il admirait. Il a su, dans son grenier où il rêvait de faire pousser une jungle, traduire le monde imaginaire du temps des premières expositions universelles et une fantasmagorie puisée dans la lecture des périodiques à la mode, Le Magasin pittoresque ou Le Tour du monde. Autodidacte, soutenu par Hugo, par Courbet, mort dans la misère, après avoir semble-t-il promené jusqu’au Canada la presse à bras qu’il avait lui-même fabriquée, il enthousiasma Joris-Karl Huysmans, Robert de Montesquiou qui lui consacra un essai, L’Inextricable graveur Rodolphe Bresdin (1913), ou André Breton, saluant en lui un précurseur. Il le fut sans doute, ouvrant la voie à la légende de Van Gogh, artiste devenu mythique après une vie de recherches qu’il avait cru vaines et de détresses profondes.

Les fantasmagories de Rodolphe Bresdin

Odilon Redon, qui l’avait bien connu et avait été son élève, a analysé ainsi son œuvre fantastique et faussement naïve dans le texte qu’il a donné pour la rétrospective Bresdin au Salon d’automne de 1908, véritable résurrection de l’artiste : « Dans l’imagination seule étaient ses pouvoirs. Il ne concevait rien au préalable. Il improvisait avec joie, ou parachevait avec ténacité les fouillis de cette végétation menue, imperceptible, que vous voyez là, en ces forêts qu’il a rêvées. Il adorait la nature. Il en parlait avec douceur, avec tendresse, d’une voix qui devenait soudain convaincante et grave, et qui contrastait avec le ton de sa conversation, habituellement fantasque et enjouée. “Mes dessins sont vrais, quoi qu’on en dise” affirmait-il souvent. »

Bresdin, qui se croit en effet réaliste, quand il intitule une planche saturée de détails Intérieur de paysans de la Haute-Garonne (1858) ou une autre Intérieur moldave (1858), dessine des batailles indécises et sans dates où grouillent des guerriers, des Sainte Famille  et des Fuite en Égypte, des scènes macabres inspirées par La Comédie de la Mort, le poème de Théophile Gautier, avec une femme nue dans les roseaux dominée par un squelette, des vues de villes étranges au bord de l’eau dont la plus belle et mystérieuse est La Cité lointaine (1868). Autre sujet, pour lequel il a beaucoup dessiné : d’étranges maisons, enchantées ou à l’abandon, des cuisines de ferme, qui peuvent faire penser à Gustave Doré dont on ignore s’il fut en rapport avec lui.

Un Rembrandt dans une soupente

Malgré les recherches d’archives de Maxime Préaud et la réapparition régulière sur le marché de l’art de dessins de Bresdin, on ne sait pas tout de ce que fut sa vie. Du côté des estampes, on possède de lui environ cent-soixante pièces, gravures et lithographies confondues, dont certaines très ambitieuses comme Le Bon Samaritain (1861), sa feuille la plus connue, celle qu’il parvenait le mieux à vendre, et d’autres qui ne sont que des vignettes. Bresdin, aimé des symbolistes et des décadents, est d’abord une figure de la bohème romantique. Pauvre, il pratique le culte de la beauté et l’amour du peuple, ce qui le distingue à jamais du « bourgeois ». Champfleury décrit, accroché sur le mur nu du refuge sous les toits de son pauvre artiste solitaire, double idéal de Bresdin, une Descente de croix gravée par Rembrandt : « Quelle estampe ! Une épreuve, non pas de celles qui traînent sur les quais, abominables contrefaçons à quinze sous, – mais une épreuve superbe, une épreuve authentique. Cette estampe de 200 francs, au milieu de ce mobilier boiteux, disait toute la vie de Chien-Caillou. »

À lire :

PRÉAUD Maxime, Rodolphe Bresdin (1822-1885), Robinson graveur, Bibliothèque nationale de France, 2000

Crédits photos : 

Illustration de la page d’accueil : Rodolphe Bresdin, Mon rêve, gravure, 1883 © Wikicommons /Rijksmuseum

Illustration du chapô : Portrait de Rodolphe Bresdin par Odilon Redon, 1865 © WikiArt

Illustration de la notice générale : Études de Rodolphe Bresdin © Wikicommons / Metropolitan Museum of Art

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