Naissance du chimiste Marc Julia

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Par Christian Amatore, membre de l’Académie des sciences, Pierre Sinaÿ, membre de l’Académie des sciences, et Jean-Noël Verpeaux, professeur honoraire de chimie à l'ENS de Paris, ancien directeur de la direction d'appui à la structuration territoriale de la recherche au CNRS


Fils du mathématicien Gaston Julia, Marc Julia fit ses études à l’École normale supérieure et s’orienta très vite vers la chimie organique. On lui doit de nombreux travaux sur plusieurs molécules et réactions d’intérêt biologique avec, entre autres, la découverte d’une réaction très importante qui porte son nom, ainsi que le développement d’un procédé de synthèse de la vitamine A qui est industrialisé. Directeur du laboratoire de chimie à l’École Normale supérieure entre 1970 et 1992, membre de l’Académie des sciences, lauréat de la médaille d’or du CNRS, Marc Julia a acquis au cours de sa carrière de chimiste une renommée internationale. Ceux qui l’ont connu se souviennent qu’il fut aussi un enseignant et un collaborateur particulièrement charismatique.

Toute la chimie française était rassemblée dans le Grand Amphi de la Sorbonne, plein à craquer en ce 4 novembre 1992, pour assister à la journée scientifique dédiée à Marc Julia à l’occasion de son 70e anniversaire : six éminents conférenciers dont deux prix Nobel étaient venus à Paris rendre un hommage chaleureux et respectueux à cet immense chimiste qui aurait eu 100 ans le 23 octobre 2022.

Un chimiste d’exception

Marc Julia s’est engagé très tôt sur les traces illustres de son père, le mathématicien Gaston Julia célèbre pour ses travaux pionniers sur les fractales, mais c’est la chimie, science expérimentale du concret, qui attirait Marc et c’est à elle qu’il consacra toute sa vie professionnelle. Avec plus de 400 publications scientifiques et la direction de 140 thèses, Marc Julia s’est forgé une notoriété nationale (Académie des Sciences, médaille d’or du CNRS) et internationale exceptionnelle.

Tout au long de sa vie scientifique, il a développé de nouvelles réactions permettant un accès aisé à de nombreuses molécules bioactives et s’est par ailleurs inspiré de l’enzymologie pour concevoir de nouveaux procédés catalytiques. Son souci constant de voir ses travaux servir à l’amélioration des conditions de vie et notamment à la santé l’a amené à développer une coopération soutenue et fructueuse avec l’industrie chimique et pharmaceutique française (Rhône-Poulenc).

Ses études des réactions de cyclopropanation l’ont conduit à une synthèse de l’acide chrysanthémique (insecticide). Marc Julia a fortement développé et promu la chimie radicalaire jusqu’alors de si mauvaise réputation (formation des dérivés cyclopentaniques des prostaglandines) et, plus encore, celle des sulfones à qui il a donné ses lettres de noblesse avec notamment une synthèse très élégante de la vitamine A effectivement mise en œuvre dans l’industrie et une réaction d’oléfination qui porte son nom. Dans le domaine de la synthèse totale, il faut noter ses travaux sur une famille de puissants antiparasitaires (les avermectines) et sur un antibiotique antitumoral (la frédéricamicyne A).

 Un enseignant enthousiaste

Une autre passion a animé Marc Julia tout au long de sa vie de scientifique : susciter des vocations en faisant partager aux plus jeunes son enthousiasme pour les sciences en général et pour la chimie en particulier. Convaincu qu’il était urgent de redonner le goût des sciences, notamment expérimentales, très tôt dans la scolarité, il a contribué activement à la Fondation La Main à la Pâte aux côtés de Georges Charpak.

En 1959, il fit paraître un petit ouvrage intitulé Mécanismes électroniques en chimie organique, plusieurs fois réédité tant son impact sur l’enseignement dans ce domaine fut important : cet ouvrage a marqué une véritable rupture car il introduisait un formalisme permettant de rationaliser les observations en matière de réactivité des molécules, faisant ainsi passer la chimie organique du statut de science essentiellement descriptive, ne sollicitant que la mémoire, à celui de discipline cohérente et donc davantage prévisible.

Ses enseignements ont marqué les étudiants qui les suivaient avec un intérêt non exempt de crainte : Marc Julia impressionnait par l’étendue de ses connaissances, sa façon si particulière d’animer ses cours, sa gestuelle quasi théâtrale et sa façon soudaine de questionner un élément de son auditoire qui n’en demandait pas tant !

Marc Julia était exigeant envers ses étudiants et ses doctorants comme il l’était envers lui-même, réclamant d’eux implication, rigueur (abnégation ?) afin que chacun puisse donner le meilleur de lui-même. Avec le recul, il ne semble pas que ses 140 thésards qui, pour la plupart, ont fait de brillantes carrières dans le secteur académique ou la recherche privée lui en tiennent rigueur, bien au contraire.

Un acteur du rayonnement de la chimie française

Marc Julia, qui a tant apporté à la chimie organique, qui a inspiré et formé tant de chimistes français ou étrangers, a beaucoup œuvré pour le rayonnement de la chimie française et européenne. Il a accepté des responsabilités collectives – lui qui n’avait pas le moindre goût pour les tâches administratives – comme la présidence de la Société Chimique de France que ses collègues lui ont confiée en 1994. Il a alors travaillé inlassablement au rapprochement des communautés européennes de chimistes et à la refonte des journaux et revues afin de doter ces communautés de vecteurs de publication européens face à la domination américaine en la matière.

La personnalité et les travaux de Marc Julia justifient pleinement qu’il soit considéré comme l’un des plus grands chimistes de la seconde moitié du XXe siècle.

Crédits photos : 

Illustration de la page d’accueil : Chimiste, par Cliff Rowe (1904-1989), huile sur papier collé sur bois  © People’s History Museum / Bridgeman Images

Illustration du chapô : Portrait photographique de Marc Julia © Archives de l’Académie des sciences

Illustration de la notice générale : Structure moléculaire, modèle abstrait © Vecteezy

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