Naissance de Molière

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Par Georges Forestier, Professeur émérite à Sorbonne Université, membre honoraire de l’Institut universitaire de France


Molière occupe une place exceptionnelle dans la mémoire nationale et dans le rayonnement de la France à travers le monde. Ce dossier propose de redécouvrir celui qui fut, au cœur du « Grand Siècle », un homme de théâtre d’une géniale inventivité. Jean-Baptiste Poquelin est né il y a quatre cents ans à Paris dans une famille aisée de la bourgeoisie marchande. Mais l’on sait en définitive peu de choses sur l’enfance de celui qui devait devenir le plus grand acteur comique de sa génération, et l’auteur d’un répertoire qui est aujourd’hui le plus joué dans le monde. Dans une image où se confondent l’homme et le comédien jusque dans le récit fantasmé de sa mort, il est l’incarnation du théâtre, dans tous ses contrastes : la sagesse et la folie, le plaisir et la cruauté, le rire aristocratique et le spectacle populaire, la poésie et le corps, le sublime et le dérisoire.

Traduit dès son vivant dans les principales langues européennes, Molière est l’auteur de théâtre français le plus joué en France et à l’étranger. Il demeure le plus grand auteur de comédies occidental après avoir été le plus grand acteur comique de son époque. Applaudi par la bourgeoisie des riches « marchands de la rue Saint-Denis » et des maîtres artisans – ceux qu’on appelait alors « le peuple » – et plus encore par l’aristocratie mondaine des salons et par le roi Louis XIV et sa Cour, il a révolutionné le genre comique en mettant en scène non plus des amoureux, des vieillards ou des valets de convention mais des personnages paraissant sortis du monde contemporain – on le surnomma aussitôt « le peintre ». En moquant leurs comportements et en faisant la satire de leurs valeurs, il a inventé un comique de connivence et un type d’humour que ne renieraient pas les humoristes d’aujourd’hui. Ce faisant, il a mis à nu avec une force comique inégalée les rouages des ambitions et des petitesses, des passions et des frayeurs, des aveuglements et des emportements de l’être humain, ce qui explique que son théâtre paraisse toujours aussi puissant, drôle et « actuel » aux spectateurs du 21e siècle qu’à ceux qui l’ont applaudi de son vivant. Le plus remarquable, c’est que cet art particulier de la comédie s’est exprimé aussi bien dans de courtes comédies en un ou en trois actes et dans de « grandes comédies » en cinq actes – en vers ou en prose , que dans des comédies mêlées de musique et de danse dites comédies-ballets », qui ne sont pas sans annoncer les comédies-musicales du 20e siècle.

Le futur Molière fut baptisé sous le nom de Jean Poquelin le 15 janvier 1622 – probablement était-il né le jour même ou la veille –, mais on ne tarda pas à l’appeler Jean-Baptiste. Aussi bien du côté paternel que maternel, il descendait de familles de riches marchands-tapissiers du quartier des Halles. Le tapissier, équivalent de nos décorateurs actuels, était au sommet de la hiérarchie des commerçants et son père avait même acheté une charge de « Valet de Chambre Tapissier du Roi ». Tous les matins, du 1er janvier au 31 mars de chaque année, Jean Poquelin (et plus tard son fils) entrait en compagnie d’un autre valet de chambre tapissier dans la chambre du souverain au moment du « petit lever » afin de refaire son lit et surtout de veiller à l’état de la chambre du souverain. Plus tard, Molière, à qui son père avait fait obtenir la « survivance » de la charge, put profiter de cet accès privilégié chaque jour un trimestre par an.

Au lieu de franchir une étape supplémentaire dans l’ascension sociale de la famille en devenant magistrat ou avocat, Molière abandonna ses études de droit pour se jeter dans l’aventure théâtrale avec quelques amis de son quartier, tous débutants comme lui, et en particulier avec plusieurs membres de la famille Béjart, parmi lesquels la belle Madeleine.

Devenu comédien, puis chef de troupe, Molière commença à écrire ses propres pièces à la trentaine. Sa première comédie en 5 actes et en vers, L’Étourdi, a été créée en 1655 à Lyon, alors le port d’attache de sa troupe. Il avait 33 ans. Et cela faisait quelque temps qu’il avait commencé à écrire quelques petites comédies en 1 acte et en prose – on les qualifiait de « farces » – destinées à offrir des compléments de programme inédits dont ne disposaient pas les troupes concurrentes. Si le roman, la poésie et le théâtre ne sont pas une affaire d’âge –c’est à la quarantaine que La Fontaine s’est lancé dans ses Contes puis dans ses Fables –, pour Molière l’âge de ses débuts d’auteur offre une clé de compréhension de son art. À la différence des grands dramaturges de la génération précédente, comme Corneille et Rotrou, plus âgés d’une quinzaine d’années, et de la génération suivante, comme Racine et Quinault, plus jeunes d’une quinzaine d’années, Molière n’a pas commencé par être un « poète de cabinet », versifiant dans la douce quiétude du domicile familial et proposant ses premiers essais à des troupes de théâtre dès la vingtaine. Ses 21 ans coïncident avec le moment où il abandonne ses études de droit non point pour devenir écrivain, mais pour se jeter dans l’aventure théâtrale la plus concrète qui soit, c’est-à-dire en devenant un comédien qui interprète les pièces des autres. Molière a d’abord été acteur, et c’est l’acteur qui s’est finalement décidé à se lancer dans l’écriture ; et il l’a fait en conservant un point de vue d’acteur, c’est-à-dire en privilégiant l’effet produit sur le public. Aussi ses ennemis l’accuseront-ils souvent de ne pas savoir construire ses pièces tandis qu’au lendemain de sa mort son vieil ami Boileau regrettera qu’il ait pu être à la fois l’auteur du Misanthrope et des Fourberies de Scapin.

Mais Molière savait très bien ce qu’il faisait. S’il pouvait interpréter aussi bien Alceste que Scapin, ce n’était ni faiblesse ni maladresse, ni basse complaisance envers son public : il était un acteur-auteur, ce qui change tout. C’est ce qui explique que, peu après être revenu à Paris en 1658, il triompha en s’imposant comme un acteur comique extraordinaire et en proposant une nouvelle manière d’écrire des comédies.

 

À lire :

Georges Forestier, Molière, Paris, Gallimard, coll. «NRF Biographies», 2018

 

 

Crédits photos :

Illustration de la page d’accueil : Molière (1622-1673) dans le rôle de César de “La Mort de Pompée” , Pierre Mignard © Wikimédia Commons 

Illustration du chapô : Fontaine Molière, Paris 1er © Wikimédia Commons

Illustration de la notice générale : Louis XIV et Molière, Jean-Léon Gérôme © Wikimédia Commons 

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