Naissance de Iannis Xenakis

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Par Gaëtan Puaud, professeur agrégé, auteur, fondateur du festival de la Meije


Comme Orphée dont il partage les origines achéennes, Iannis Xenakis frôla la mort à vingt ans, et s’illustra comme l’un des musiciens les plus brillants de sa génération. Mais il fut également mathématicien, architecte, ingénieur et informaticien. Sa rencontre avec Le Corbusier et Messiaen au début des années 50 lui ouvrirent les portes du monde de la musique où il se fit rapidement un nom comme compositeur d’avant-garde. Son cosmopolitisme et son génie mathématiques lui inspirèrent un corpus de 150 œuvres, ainsi que des mises en scène sonores et architecturales qui firent de lui un pionnier des concerts électroniques immersifs. Né en Roumanie de parents grecs, Iannis Xenakis fut également membre de l’Académie des beaux-arts.

« J’avais devant moi un héros, atteint d’une blessure glorieuse, mais tout éclairé d’une lumière intérieure. C’était Iannis Xenakis ! ». C’est ainsi qu’Olivier Messiaen évoque leur première rencontre, un soir d’automne 1951, à Paris. Mais quel chemin parcouru avant cette rencontre décisive !

Un mathématicien en exil

Iannis Xenakis est né, le 29 mai 1922, dans la communauté grecque de Braila, sise sur les rives de la dernière boucle roumaine du Danube. Son père, Clearchos, a épousé une jeune compatriote de 17 ans sa cadette, Photonis Pavlou, qui lui a donné trois fils dont Iannis est l’aîné. Cette mère, Iannis a la douleur de la perdre alors qu’il n’a que six ans. Il se sentira longtemps le « dépositaire de son âme ».

C’est le père qui l’envoie, à l’âge de 10 ans, dans un collège gréco-anglais installé sur l’île de Spetsai. Doué dans les matières scientifiques, Iannis réussit, en 1940, le concours d’entrée à l’École Polytechnique d’Athènes. Mais, les événements politiques le rattrapent. À l’invasion d’Athènes par l’armée allemande, en 1941, il participe aux manifestations étudiantes. En octobre 1944, les troupes britanniques chassent les occupants mais s’opposent à la prise de pouvoir par le parti communiste grec. La loi martiale est proclamée. Xenakis, fauché par un mortier anglais le 1er janvier 1945, à la tête d’un bataillon d’une organisation de jeunesse communiste est laissé pour mort, la mâchoire défoncée et l’œil gauche crevé. Son père parvient à le faire hospitaliser clandestinement. Il survit et profite de quelques mois de répit pour obtenir son diplôme de Polytechnique. Mais la répression des communistes s’accentuant, condamné à mort par contumace, il doit s’exiler. C’est ainsi que le 11 novembre 1947, Xenakis arrive à Paris.

Le Corbusier et Messiaen : deux rencontres décisives

Avec son diplôme d’ingénieur pour seul viatique, il est engagé dans l’atelier de l’architecte Le Corbusier. Mais Xenakis a une idée fixe : devenir compositeur. Depuis qu’il a trouvé en Françoise, rencontrée en 1950, une présence aimante et attentive, il s’acharne à rédiger des devoirs d’harmonie et de contrepoint dont il avait esquissé l’apprentissage à Athènes.

Un jour, Le Corbusier, qui a perçu ses aspirations musicales, lance dans la conversation : « Les compositeurs français sont en général pompiers à deux exceptions près, Varèse et Messiaen ». Varèse réside aux États-Unis. C’est Messiaen qu’il faut aborder. Entretien décisif pour Xenakis ! A la question de savoir s’il doit reprendre à zéro l’étude de l’harmonie et du contrepoint, Messiaen   répond en iconoclaste : « Je lui ai dit : non ! Vous avez déjà trente ans, vous avez la chance d’être grec, d’avoir fait des mathématiques, d’avoir fait de l’architecture. Profitez de ces choses-là, et faites-les dans votre musique » et lui propose d’assister à ses cours en auditeur libre. 

Xenakis va développer un mode de pensée interdisciplinaire : « J’ai découvert au contact de Le Corbusier que les problèmes de l’architecture, tels qu’il les formulait étaient les mêmes que ceux qui se poseraient en musique ». D’autant que Messiaen lui ouvre une autre porte, celle du Groupe de Recherche de Musique Concrète (GRM), en écrivant, en 1954, à l’un des co-fondateurs, son ancien élève Pierre Henry : « Je vous recommande tout spécialement mon élève et ami Iannis Xenakis, qui est grec et très extraordinairement doué pour la musique et le rythme ».

Xenakis mène de front, le jour un travail d’architecte, le soir celui d’un compositeur à sa table. Ainsi, il conjugue son apport au projet du couvent des dominicains de la Tourette : « les chapelles rondes et les « canons de lumière », qui en sortent» et l’écriture de sa première œuvre ambitieuse, Metastasis, dont il conçoit graphiquement les textures de glissandi, selon des courbes paraboloïdes réglées. Cette œuvre pour 61 musiciens devient son sésame dans l’univers de l’avant-garde musicale. Ainsi, le chef d’orchestre Herman Scherchen, infatigable défenseur de la musique contemporaine, accepte de le recevoir et d’examiner sa partition. Enthousiasmé, il la fait jouer aux journées musicales de Donaueschingen de 1955. Il l’invite aussi à publier, dans sa revue Gravanese Blätter, son manifeste, La crise de la musique sérielle où il proclame : « La complexité sonore empêche l’audition de suivre l’enchevêtrement des lignes ».

Une dispute au sujet de l’attribution de la paternité du Pavillon Philips à l’Exposition universelle de Bruxelles de 1958 provoque la rupture entre Le Corbusier et Xenakis qui se revendique comme le véritable auteur de la structure basée sur des paraboloïdes hyperboliques et des conoïdes. Ulcéré, Le Corbusier le licencie: « Je vous rends votre liberté à partir du 1er septembre 1959 ».

Iannis Xenakis, géomètre des sons

Désormais la voie est dégagée pour accomplir ce qu’il écrit à Scherchen : « Je veux devenir plus libre pour faire la musique qui me plaît ». Il s’affaire avec une énergie hors du commun à bâtir un corpus qui atteindra 150 œuvres à sa disparition, le 4 février 2001. Pour lui : « Faire de la musique signifie exprimer l’intelligence humaine par des moyens sonores. Intelligence dans le sens le plus large qui comprend non seulement les cheminements de la logique pure mais aussi ceux de la logique des affectivités ».

Naturalisé en 1965, il multiplie les collaborations fructueuses : Marcel Couraud et ses solistes des chœurs de l’ORTF font triompher Nuits au festival de Royan 1968. En 1969, les Percussions de Strasbourg portent à l’incandescence Persephassa. Xenakis réussit aussi l’exploit d’élargir considérablement son public avec les Polytopes, prodigieuses installations sonores et lumineuses à Montréal, Persépolis et aux thermes de Cluny en 1972.

Puisés au riche creuset linguistique grec, Nomos Alpha ; Synapha ; Psappha ; N’shima ; Tetras mais aussi Cendrées, Jonchaies sont d’authentiques chefs-d’œuvre qui résonnent plus que jamais avec le discours de réception de Xenakis à l’Institut de France, prononcé, le 2 mai 1984, par Messiaen : « Quand le public entend du Xenakis, il est foudroyé et laisse éclater son enthousiasme ».

 

Crédits photos :

Illustration de la page d’accueil : Lithographie originale d’après le Diatope (Polytope de Beaubourg) (1978), numérotée et signée, 1975 © Droits réservés/Collection Famille Iannis Xenakis.

Illustration du chapô : Xenakis dans son atelier, vers 1970 © Michèle Daniel, Coll. Famille IX Droits réservés

Illustration de la notice générale : Création de Terretektorh de Iannis Xenakis, dirigée par le chef d’orchestre Hermann Scherchen au Festival de Royan en 1966 © Droits réservés

 

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