Naissance de Gustave Flaubert

RETOUR AU DOSSIER

Par Gisèle Séginger, professeur à l’université Gustave Eiffel, membre honoraire de l’Institut Universitaire de France


Elevée au rang d’héroïne par l’exceptionnelle perfection du style et l’audace romanesque de son créateur, Madame Bovary figure en bonne place dans la galerie des personnages de fiction devenus mythes, qui ne cessent d’alimenter notre imaginaire. Défenseur de l’Art pur, Gustave Flaubert a sublimé le réel par l’alchimie d’une écriture exigeante, et son œuvre est aussi dense que novatrice. Les sciences humaines reconnaissent la finesse de ses analyses psychologiques, la pertinence de ses tableaux historiques et sociologiques. Son abondante correspondance en fait aussi un précieux témoin de son temps, dont il a perçu les évolutions et les dérives. Par son sens critique, toujours en éveil, il est un maître en liberté. Deux-cents ans après sa naissance, Gustave Flaubert continue à susciter curiosité et enthousiasme, en France comme à l’étranger.

Gustave Flaubert est né le 12 décembre 1821 à Rouen et il s’est éteint le 8 mai 1880, dans sa maison de Croisset, au bord de la Seine, où il a vécu avec sa mère, rythmant patiemment sa prose, loin du monde. Fils et frère de médecin, il appartient à une famille de notables. Mais il se sent pourtant étranger dans son pays comme s’il y avait en lui « du tartare, et du Scythe, du Bédouin et de la Peau-Rouge. » Irrité par le monde bourgeois, il rêve du déferlement des hordes d’Attila ou d’une révolte des « Bédouins d’Asie » poussés par Abd-el-Kader contre l’Europe. Il est attiré par l’Orient et il y fera deux voyages. C’est au cours du premier (1849-1851), qu’il rencontre Kuchiuk Hanem, l’almée d’Esneh, dont il rêve longtemps après son retour. Il remonte le Nil, parcourt le désert, fasciné par les Bédouins. Parfois il se sent citoyen du monde plutôt que d’un pays, mais cela ne l’empêche pas d’avoir de grands élans patriotiques en 1870-1871. Flaubert est l’homme des paradoxes et des contradictions.

Il signe ses lettres « Saint Polycarpe », se dit un peu moine, ou « libéral enragé », hostile à toutes les contraintes. Pourtant il ne dédaigne pas toujours la vie mondaine. Grâce à Sainte-Beuve, il fréquente même, à partir de 1863, des cercles proches du pouvoir impérial, en particulier le salon de la Princesse Mathilde. Il est invité aussi dans des salons républicains, chez Juliette Adam ou chez l’éditeur Georges Charpentier dans les années 1870. Il aime les théâtres, les petites actrices, les demi-mondaines. Il visite les expositions universelles, le Salon officiel, et il a le goût des discussions passionnées avec ses amis positivistes (Taine, Littré, Renan…), avec Gautier, les Goncourt, les naturalistes, ce qui ne l’empêche pas de se lier avec des écrivains romantiques, Michelet puis Hugo à son retour d’exil. Curieux de tout, il crée une œuvre qui rend compte des interrogations de son temps sur l’histoire, la religion, la science et la politique. Jaloux de son indépendance, il est toutefois arrivé au cœur de la vie sociale et culturelle de son temps. Il y participe et il l’observe, car Flaubert ne perd jamais de vue la littérature.

Á neuf ans, il était déjà sûr de sa vocation et il projetait de composer des comédies avec les « bêtises » que racontait une visiteuse de son père. Pendant plusieurs années, le billard paternel, servit de scène au personnage du Garçon, un bourgeois ridicule. Grâce à cette création collective, le jeune Gustave, avec ses amis, exerçait sa verve contre les idées reçues. Il reste attiré jusqu’à la fin de sa vie par la création théâtrale mais c’est surtout dans le genre romanesque, aux nombreuses scènes dialogués, que s’exerce son talent. Il a réinventé le roman et élevé le style à une perfection inégalée. Homme-plume, il a défendu plus que tout autre la valeur éthique du travail de l’écrivain. Son œuvre est incontournable. Les auteurs modernes le vénèrent comme le grand Patron de la Littérature.

N’écrivant d’abord que pour lui-même, Flaubert est devenu brusquement célèbre en 1856, à trente-cinq ans, avec la publication de son premier roman. Madame Bovary lui vaut un procès retentissant pour atteinte aux bonnes mœurs et à la religion. Mais le roman suscite des bovarystes et Flaubert est acquitté. Le succès du livre est foudroyant. On attend avec impatience le second. Ce sera Salammbô, en 1862. Ce roman sur la révolte des mercenaires contre l’antique Carthage suscite cette fois une querelle scientifique et littéraire. L’imagination archéologique ne plaît pas à tout le monde et il se trouve un conservateur du Louvre pour s’indigner de voir l’écrivain marcher sur ses brisées. D’autres considèrent le goût de Flaubert un tantinet sadien : on brûle des « moutards », on batifole avec un serpent, des éléphants réduisent en boue sanglante les vaincus, et un lion achève lentement le dernier rebelle en étirant ses entrailles. Friand de nouveauté, le public est enthousiaste. Flaubert a inventé l’orientalisme barbare et la femme fatale fin-de-siècle. La fille d’Hamilcar fascinera des générations d’artistes. Chaque œuvre est un nouveau défi esthétique pour Flaubert. Si toutes n’ont pas eu le même succès, la postérité a reconnu la puissance d’innovation de l’écrivain, cherchant toujours une nouvelle formule, d’œuvre en œuvre, jusqu’au livre « testament », Bouvard et Pécuchet, « l’encyclopédie critique en farce », qui subvertit les savoirs dans un immense carnaval grotesque.

Flaubert raconte la « bêtise humaine » et peint un réel qu’il abhorre, mais il se définit lui-même comme un « romantique enragé ». Après chaque roman moderne, il revient à l’Antiquité et à l’Orient. Il est passionné de couleur, de peinture, d’images. L’écrivain doit se faire « prunelle », selon Flaubert : il découpe dans le réel des tableaux ou il suscite des mirages. Convaincu que le beau nécessite l’impersonnalité de son créateur, que la poésie n’a rien à voir avec la morale, Flaubert est attiré par la beauté du mal. C’est la puissance et la violence des tableaux de Delacroix qu’il communique à ses œuvres orientales.

L’écrivain suscite parfois l’embarras de ses admirateurs par des déclarations à l’emporte-pièce sur le peuple ou les femmes. Mais dans ses romans, son ironie féroce à l’encontre des bourgeois et des conservateurs se teinte souvent de bienveillance à l’égard des cœurs simples, et ses plus belles lettres sont adressées à des femmes. Malgré ses critiques, il sait reconnaître aussi la grandeur de son siècle, qui a inventé le « sens historique », favorable au relativisme et à l’esprit critique. Flaubert sait lui-même évoluer. Républicain dans sa jeunesse, puis désenchanté avant même l’échec de 1848, conservateur dans les années 1850-1860, il finit par accepter la république après la guerre de 1870, avec l’espoir qu’elle favorisera une élite intellectuelle. Dans ses lettres, Flaubert, qui dit pourtant n’être qu’un « mince républicain », vitupère alors contre le « parti prêtre », contre le « parti de l’Ordre », et surtout contre le très conservateur Mac Mahon. Rallié à l’idée d’une république modérée, anticlérical au moins autant que Michelet, Flaubert fait partie des écrivains de la Troisième république favorables aux valeurs laïques et à la liberté individuelle.

 

À lire :

Œuvres complètes de Flaubert, J. Bem, S. Dord-Crouslé, Ph. Dufour, C. Gothot-Mersch, A. Herschberg-Pierrot, Y. Leclerc, R. Martin, J. Neefs, P.-L. Rey, G. Sagnes, G. Séginger (éd.), Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 5 volumes et un album par Y. Leclerc, 2001-2021. 

Gisèle Séginger, L’Orient de Flaubert en images, Paris, Citadelles et Mazenod, 2021.

Michel Winock, Le Monde selon Flaubert, Éditions Taillandier, 2021.

Print Friendly, PDF & Email
Retour haut de page