Naissance de Georges Brassens

RETOUR AU DOSSIER

Par Louis-Jean Calvet, docteur en linguistique française, professeur de linguistique (Université de Provence), auteur de Georges Brassens (Paris, Payot, 1991)


Une épaisse moustache d’où jaillit parfois la tige d’un tuyau de pipe, une chevelure qui ondule, le regard franc : sur les pochettes de disques et les photos de presse, le visage de Georges Brassens est reconnaissable entre mille. Aussi singulière est l’identité sonore de ce poète, compositeur et interprète qui articule, d’une voix profonde et légèrement chuintante, des textes poétiques et impertinents mêlant tous les registres de la langue. Auteur de plus de deux-cent chansons, Georges Brassens imposa durablement à la scène la sobriété du dispositif guitare-voix. Il est traduit dans des dizaines de langues et reste à l’étranger l’une des figures les plus emblématiques de la chanson française.

Né à Sète dans une famille modeste (son père était maçon), Georges Brassens a connu des débuts difficiles : il se produit dans les cabarets parisiens avec des chansons le plus souvent censurées à la radio (“La mauvaise réputation”, “Le Gorille”) et ne rencontrera le grand public qu’en 1954 avec sa “Chanson pour l’Auvergnat”. Sa carrière se déroule alors de succès en succès pendant un quart de siècle, malgré la vague yéyé et les modes diverses que traversera le show business. Sa notoriété ne cesse de croître, en France comme à l’étranger, où il va devenir l’un des fleurons de la culture française, presque à l’égal de quelques grands crus et de l’industrie de la mode ou des parfums.

Il est sans doute l’auteur de chansons le plus difficile à traduire et pourtant le plus traduit dans le monde, dans des dizaines de langues. Difficile à traduire à cause de son vocabulaire, parfois recherché et parfois argotique, ou de sa façon de couper les mots pour faire apparaître des sens sous-jacents. À cause aussi de sa façon de défiger des formules figées de façon surprenante (« j’ai l’honneur de ne pas te demander ta main », « mieux vaut tourner sept fois sa crosse dans sa main », etc.). Mais difficile à traduire aussi parce que la langue française n’a ni accent tonique ni voyelles courtes ou longues, que le rapport entre les syllabes, les temps forts de la mesure, la longueur des voyelles, le rythme, n’est pas contraint, comme dans d’autres langues.

De “La cane de Jeanne” à “Supplique pour être enterré en plage de Sète” en passant par “Putain de toi”, “La non-demande en mariage”, “La ronde des jurons”, “Au bois de mon cœur” ou “Les copains d’abord”, son vocabulaire parfois cru et parfois médiéval, ses images poétiques, sa verve, ont fait de lui un auteur-compositeur-interprète atypique et attachant.

Il a influencé la chanson française pendant trois générations. Premier d’une longue liste d’auteur-compositeur-interprètes français à se produire sur scène en s’accompagnant à la guitare (seul le québécois Félix Leclerc avait fait de même), il sera suivi par Jacques Brel, Guy Béart, Nicole Louvier, Georges Moustaki, Hugues Auffray, Anne Sylvestre, Pierre Perret, Henri Salvador , Enrico Macias, Johnny Hallyday, Maxime Le Forestier, Alain Souchon, Jean-Jacques Goldman, Bernard Lavilliers, Francis Cabrel, Renaud et des dizaines d’autres. Et aujourd’hui des dizaines de rues, de places, de centres culturels ainsi que 150 établissements scolaires portent son nom en France. Il a reçu bien des hommages institutionnels (Grand prix du disque de l’Académie Charles-Cros en 1954 pour sa chanson “Le Parapluie”, prix Vincent Scotto de la SACEM pour “Les trompettes de la renommée” en 1963, prix de poésie de l’Académie Française en 1967, grand prix de la ville de Paris en 1975, etc.) ainsi que des hommages venant de ses pairs (“À Brassens”, chanson de Jean Ferrat, “Les Amis de Georges”, chanson de Moustaki, etc.) .

Sa singularité tenait aussi à sa présence scénique sur scène, à son immobilité (le pied gauche sur une chaise, la guitare sur sa cuisse) et à son univers musical. On a souvent dit que ses musiques étaient monotones, se ressemblaient toutes. Et pourtant on entend chez lui des rythmes variés, java (“Le Bistrot”), boogie-woogie (“Les Copains d’abord”), blues (“Au bois de mon cœur”), un jeu subtil sur les suites harmoniques, sur l’opposition majeur-mineur, et des mélodies parfois recherchées (“Les Copains d’abord”) et parfois simples mais sémantiquement efficaces (le i de « Gare au goriiiiile » qui, se déployant sur une octave, en forme de sinusoïde, rappelle comme un cri d’alarme).

Son jeu témoignait d’une influence du jazz manouche, en particulier de Django Reinhardt, et c’est toujours lui qui, avec sa guitare, imposait le tempo. Maxime Le Forestier souligne que sa rythmique devait sur scène être suivie par le contrebassiste qui l’accompagnait et doublait « à l’octave inférieure les basses jouées par le pouce du chanteur », tandis que sur les disques le deuxième guitariste exécutait des contre-chants. Et il ajoute qu’à la guitare la main droite de Brassens pouvait avoir trois mouvements : « La célèbre « pompe », alternance du pouce jouant les basses, et du groupe index majeur et annulaire pinçant en même temps les trois cordes aigües pour former un accord », comme dans “La Mauvaise réputation”, l’arpège, « chaque doigt pinçant une corde à son tour », comme dans “Les passantes” et « les battements », comme dans “La supplique pour être enterré en plage de Sète”.

Son anticonformisme, ses apparences d’ours mal léché, sa réputation d’anarchiste et son statut de vedette dont on ignorait tout de la vie privée, ont construit de lui l’image d’un homme discret, détestant les “trompettes de la renommée”.

 

À lire :

Louis-Jean Calvet, Georges Brassens, Paris, Payot, 1991

Joel Favreau, Quelques notes avec Brassens, Paris, l’Archipel, 2017

Maxime Le Forestier, Brassens et moi, Paris, Stock, 2021

À écouter :

Georges Brassens chante les chansons poétiques (…et souvent gaillardes) de… Georges Brassens (1953)

Les Sabots d’Hélène (1954)

Supplique pour être enterré à la plage de Sète (1966)

Fernande (1972)

Print Friendly, PDF & Email
Retour haut de page