Naissance de Colette (Gabrielle Colette dite)

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Par Frédéric Maget, Président de la Société des amis de Colette


Deux ans avant de mourir, Colette avait fait un vœu : « Je voudrais bien… 1e recommencer… 2e recommencer… 3e recommencer… En y réfléchissant, il me semble que ça n’a pas toujours été commode, ces soixante-dix-neuf-ans, mais comme c’était court ! » Pas commode, en effet, pour une jeune femme née à la fin du XIXe siècle, dans une campagne « avare et resserrée », au sein d’une famille aimante mais déclassée et ruinée, d’échapper au sort commun. Pas commode pour Gabrielle de devenir Colette.

Willy, le mari-Pygmalion

Il avait fallu, dans un premier temps, échapper à l’enfer provincial en épousant Henry Gauthier-Villars, alias Willy, un journaliste en vue qui, sous le nom de « L’Ouvreuse », faisait tourbillonner ses calembours et ses coq-à-l’âne dans les salles de concert et les salons parisiens, un « écrivain par procuration » qui signait des livres qu’il n’avait pas écrit. Il avait fallu accepter ses infidélités et ses mensonges, accepter de vivre malgré tout, et puis jeter sur le papier ses souvenirs d’écolière, parce que les « fonds [étaient] bas ».

Claudine à l’école paraît en 1900. « Vivante, debout et terrible », la gobette de Montigny-en-Fresnois ouvre le siècle et d’un coup de bottine fait « rouler du haut en bas du Parnasse toutes les muses fardées » du Symbolisme finissant. Claudine à Paris (1901), Claudine en ménage (1902), Claudine s’en va (1903) s’enchaînent. Le succès est immense, l’un des plus importants de l’histoire de notre littérature, savamment orchestré par Willy, « M. Réclamier », qui invente le produit dérivé (col, lotion, parfum, cigarette, glace, gâteau, cure-dent Claudine) et, jouant de toutes les ambiguïtés, fait poser Colette en sarrau noir et chaussettes devant le « père des Claudine ».

Colette Willy : comédienne divorcée, épouse littéraire

Colette est devenue célèbre, mais on l’ignore. En 1906, exit l’écritoire, exit Willy, accaparé par les « aspirantes Claudine », exit Claudine elle-même avec La Retraite sentimentale (1907) ; Colette rêve depuis longtemps de se lancer sur scène. Comédienne, c’est « le métier de ceux qui n’en ont appris aucun ». Georges Wague, le refondateur de l’art du mime, sera son professeur et Missy, la scandaleuse « marquise » qui revendique son identité masculine, sera son mécène et son partenaire, à la scène comme à la ville. Colette ne craint pas de choquer – elle a retenu la leçon –  aux côtés de Missy dans Rêve d’Egypte et dans La Chair où elle montre un sein nu, parfois les deux : « Moi c’est mon corps qui pense ». De ces années de vagabondages à travers la France, elle fera la matière de nouvelles œuvres : La Vagabonde (1910), sélectionnée pour le Goncourt, où elle dénonce « l’asservissement conjugal » et revendique son statut de « dame seule », L’Entrave (1913), L’Envers du music-hall (1913) et bien d’autres. Mais elle reste pour beaucoup une « femme de lettres qui a mal tourné. »

Mime, comédienne, journaliste, Colette l’a déclaré : « Je veux faire ce que je veux. » Au Matin, l’un des quatre grands quotidiens de l’époque, l’un des deux rédacteurs en chef craint de « sortir incontinent si on engage cette saltimbanque ». Elle saura imposer son art de la chose vue – « voir et non inventer » – et, au passage, conquérir le cœur de l’autre rédacteur en chef, Henry de Jouvenel. Un match de boxe, une arrivée du Tour de France, un vol en dirigeable ou en avion, l’arrestation de Jules Bonnot… : « Tous les spectacles suscitent un devoir unique, qui n’est peut-être qu’une tentation : écrire, dépeindre. »

Le Blé en herbe (1923), signé : Colette

La reconnaissance arrive en 1920 avec Chéri. La République française lui remet la légion d’honneur (même promotion que Marcel Proust et Anna de Noailles) et la critique s’enthousiasme. Mais le scandale n’est jamais loin. La publication du Blé en herbe (1923) est interrompue sans que l’on sache encore que l’histoire de Phil et de la Dame en blanc s’inspirait d’une histoire vraie… Le renouveau viendra d’un retour aux sources de l’enfance : La Maison de Claudine (1922), La Naissance du jour (1928) et Sido (1930) forment un triptyque maternel. Sido devient le modèle auquel se comparer, le personnage principal de toute une vie, la source d’une nouvelle philosophie faite d’avidité et de renoncement.

Les années 30 marquent un tournant. En 1936, Colette est élue à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique et dans Mes apprentissages (1936), elle règle définitivement ses comptes avec Willy. On célèbre désormais « Madame Colette », mais l’écrivaine poursuit sa quête du mot « meilleur, et meilleur que meilleur », aborde en pionnières des sujets nouveaux, explore de nouvelles formes. Dans Ces Plaisirs… (1932) elle traite de la question de l’homosexualité masculine et féminine ; dans Prisons et Paradis (1932), recueil de textes courts à la fois nouvelles, portraits et chroniques, elle explore la monstruosité qui rapproche l’assassin (Landru, Nozière, Moulay Hassen) de l’animal et dans La Chatte (1933) elle met en scène notre part d’animalité (« il n’y a qu’une bête »).  À chaque page, cet art singulier de décrire le monde à travers tous les sens. Colette n’est jamais là où on l’attend.

Mais l’arthrite peu à peu immobilise la vagabonde. Désormais, c’est depuis son « lit-radeau », à travers la fenêtre qui donne sur les jardins du Palais-Royal, qu’elle observe le monde. Elle voit avec amertume revenir la guerre et endosse le rôle de celle qui rassure, s’adresse à « ses chères femmes ». Alors que Maurice Goudeket, son dernier compagnon, est arrêté et conduit au camp de Compiègne, elle se bat pour le faire libérer et, comme un remède à la noirceur des temps, crée Gigi qui refuse les codes d’une famille et d’une société qui font de la femme un objet. Ce sera son dernier grand succès. Il lancera les carrières de Danièle Delorme et d’Audrey Hepburn, repérée par l’écrivaine dans le hall de l’Hôtel de Paris à Monte-Carlo.

1954 : mort de « notre Colette »

La paix revenue, Colette est élue à l’Académie Goncourt qu’elle préside à partir de 1949. C’est la gloire. On vient de loin pour la rencontrer. L’ex-danseuse nue fait l’unanimité. Débarrassée de la nécessité de plaire, de répondre aux sollicitations de la presse, « cet ogre qui se repait  à heure fixe », elle se livre une dernière fois dans L’Etoile Vesper (1946) et Le Fanal bleu (1949) à « une promenade, à une contemplation sans buts ni dessein, à une sorte de virtuosité du souvenir », un art dans lequel elle excelle. Leçon de vie, leçon de littérature, c’est tout un.

« Je ne cesserai d’éclore que pour cesser de vivre » confiait elle à des étudiants venus assister à la projection du Blé en herbe (1954), le film que Claude Autant-Lara avait tiré de son œuvre. En Province quelques ligues conservatrices manifestent pour empêcher l’accès aux salles. Ultime scandale, bien incompréhensible aujourd’hui. Colette s’éteint le 3 août 1954. La République française lui accorde des obsèques nationales, les premières pour une femme. Sur sa tombe, au Père Lachaise, un nom, un seul : Colette. Toute une vie et toute une oeuvre pour pouvoir signer « légalement, littérairement et familièrement » d’un nom qui était le sien, devenu pour beaucoup, un emblème.

À lire :

Claude Pichois et Alain Brunet, Colette, éd. de Fallois, 1999

Judith Thurman, Secrets de la chair : une vie de Colette, Calmann-Lévy, 2002

Gérard Bonal, Colette. Je veux faire ce que je veux, Perrin, 2014

Gérard Bonal et Frédéric Maget, Colette, éd. de L’Herne, 2011

Dominique Bona, Colette et les siennes, Grasset, 2017

Frédéric Maget, Les 7 vies de Colette, Flammarion, 2019 et Notre Colette, Flammarion, 2023

Antoine Compagnon, Un été avec Colette, Des Équateurs, 2022

Emmanuelle Lambert, Sidonie Gabrielle Colette, Gallimard, 2022

Crédits photos :

Illustration de la page d’accueil : Portrait de Colette, par Janine Niepce, 1953 © Droits réservés

Illustration du chapô : Première de couverture de la première édition de Claudine à l’école, 1900 © Société des Amis de Colette

Illustration de l’article : 

Bannière : Portrait de Colette © Société des Amis de Colette

Base de page : Portrait carte-de-visite de Willy, Colette (assise) et l’actrice Polaire (debout), studio Nadar, 1904 © Société des Amis de Colette

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