Naissance de César Franck

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Par Éric Lebrun, musicien, compositeur, organiste titulaire du grand orgue Cavaillé-Coll de l’église Saint-Antoine des Quinze-Vingts


La sonate pour piano et violon composée en 1886 par César Franck a-t-elle inspiré à Marcel Proust la fameuse sonate de Vinteuil, thème musical des amours de Swann et d’Odette dans La Recherche du temps perdu ? Elle fait partie des chefs-d’œuvre – musiques de chambre, opéras, symphonies et pièces pour orgue –, que César Franck composa au cours des dix dernières années, particulièrement fécondes, de sa vie. Mais César Franck s’était fait connaître dès sa prime jeunesse au cours d’une carrière de concertiste virtuose dont il décida de s’affranchir rapidement pour devenir, au prix d’une existence sans éclat et largement dévolue au travail, un organiste réputé dans diverses paroisses parisiennes, et un professeur adulé de ses élèves.

César Franck connaît un destin contrarié qui trouve un épanouissement remarquable au terme d’un long et sinueux parcours.

Un pianiste virtuose de douze ans

Né en 1822 à Liège, alors territoire hollandais avant de redevenir belge, le jeune César Auguste Franck bénéficie d’un enseignement musical de haut niveau sous la houlette de Daussoigne-Méhul, le neveu du célèbre compositeur du Chant du départ. À l’âge de douze ans, il est déjà un pianiste virtuose et vient de signer deux magnifiques Concertos pour piano. Son père, impresario quelque peu vénal, avait projeté de faire tourner dans toute l’Europe ses deux fils, le cadet, Joseph, se distinguant particulièrement d’abord au violon puis à l’orgue.

La famille s’installe à Paris en 1835. Le jeune pianiste doit attendre encore deux ans pour intégrer le Conservatoire, n’ayant pas la nationalité française. Mais il se fait déjà connaître, jouant aux côtés de Liszt et d’Alkan, et profite déjà des leçons de maîtres réputés comme Anton Reicha, passeur d’une certaine tradition Beethovenienne, dont Berlioz dira : « Il m’a beaucoup appris en peu de temps et en peu de mots ». Au Conservatoire, il brillera en classe de piano avant de suivre pendant une petite année les cours d’orgue de Benoist. Son chef-d’œuvre à cette époque est le recueil des Trois trios op. 1 dont les souscripteurs les plus célèbres furent Meyerbeer, Liszt, Auber, Donizetti, Chopin, Onslow ou Cramer. En 1845 il se fait connaître encore par son églogue biblique Ruth qui pour un peu pourrait le porter sur les marches de l’Opéra, grâce au soutien de Liszt, mais son heure n’est pas encore venue.

Du clavier à la console : César Franck, premier organiste de Sainte-Clotilde

Coup de théâtre : Franck, ne supportant plus la dure tutelle paternelle, décide en 1846 de rompre avec sa famille, de se prénommer plus simplement « César » et d’épouser deux ans plus tard Félicité Desmousseaux, l’une de ses élèves, fille de comédiens jouissant d’une certaine réputation. Son premier emploi, hormis les innombrables cours de piano qu’il donnera jusqu’à son dernier souffle, est celui d’organiste accompagnateur de l’église Notre-Dame-de-Lorette, dans le quartier de la Nouvelle-Athènes. C’est évidemment un revirement complet pour un pianiste virtuose. Parallèlement il s’attache à la jeune manufacture d’orgues Cavaillé-Coll dont il devient le démonstrateur. C’est d’ailleurs un instrument de ce génial artisan qu’il va tenir dès 1851 à l’église Saint-Jean-Saint-François, actuelle cathédrale arménienne. Années difficiles où son talent reste assez méconnu. André Tubeuf parle judicieusement à son sujet de « la sainte habitude d’être laborieux. »

Dessin de coupes de claviers et mécanismes correspondants, tracées à l’échelle de 0,1 pour 1 m © Cavaillé-Coll / Gallica

Mais voici qu’un nouveau revirement change radicalement la perspective. Après plusieurs tentatives malheureuses d’accéder aux tribunes de Saint-Roch ou de Saint-Eustache, il devient en 1859 l’organiste titulaire de la basilique Sainte-Clotilde, due à Ballu, dans le quartier de l’Assemblée Nationale. Il signe dans la foulée un recueil de Six pièces pour grand orgue qui inaugure un genre nouveau, inspiré par les instruments très perfectionnés et déjà « symphoniques » de Cavaillé-Coll. Il s’installe au 95 boulevard Saint-Michel, haut lieu des rencontres entre compositeurs de la jeune génération qui sont ses élèves de piano au lycée des jésuites de la rue de Vaugirard. C’est à la fin des années 1860, qu’il entreprend la composition d’un vaste oratorio, Les Béatitudes, qui sera pour longtemps son œuvre la plus célèbre. Il participe en 1871 avec quelques amis à la fondation de la Société Nationale de Musique dont il sera plus tard le président. Puis vient une nouvelle consécration : Franck devient professeur d’orgue au Conservatoire en 1872. Véritable ruche peuplée de créateurs inspirés comme Chausson, Duparc, d’Indy, Ropartz, Lekeu, et les jeunes musiciennes Augusta Holmès ou Joséphine Boulay, la classe de Franck, consacrée pour l’essentiel à l’improvisation est en fait un atelier de composition et attire même quelques auditeurs occasionnels comme Georges Bizet ou Claude Debussy. Naturalisé français en 1873, il est convié cinq ans plus tard à participer à l’inauguration de l’orgue du Palais des Fêtes du Trocadéro, écrivant pour cette occasion Trois pièces qui comptent parmi les plus grands chefs-d’œuvre destinés à cet instrument (dont la fameuse Pièce héroïque où plane le souvenir de Chopin).

Inauguration de l’orgue du palais du Trocadéro, le 6 juin 1878 ©Wikimedia Commons

L’apothéose d’un génie

Commence alors une décade prodigieuse. De 1879 à sa mort en 1890, date de sa disparition, il accumule de nouvelles pages proprement géniales et se positionne comme l’un des maîtres incontestés de cette fin de siècle : on peut citer entre autres le Quintette, des Poèmes symphoniques comme Le chasseur maudit, les Variations symphoniques, Psyché, Prélude, aria et final pour piano, la Sonate pour violon et piano, la Symphonie en ré mineur, le Quatuor à cordes, les Trois chorals pour orgue, mais aussi un vaste et magnifique opéra, Hulda, enfin donné dans son intégralité à Paris en 2022, troisième d’une série de quatre ouvrages lyriques presque complètement ignorés.

L’influence de ce musicien au parcours contrarié sera très durable ; aujourd’hui encore sa recherche de formes originales et travaillées, d’un langage en perpétuel renouvellement, ne laisse pas indifférent les jeunes générations de compositeurs. Dans un paysage musical et social dominé par l’opéra, alors qu’il aura tenté par quatre fois de s’imposer dans ce domaine, Franck va donner ses lettres de noblesse à la musique instrumentale avec une maîtrise assez confondante et un lyrisme incandescent.

À lire :

LEBRUN, Éric, César Franck, Paris, Bleu Nuit, coll. « Horizons », 2012

À écouter :

Sonate pour piano et violon par Christian Ferras et Pierre Barbizet, Deutsche Grammophon, 1971
Les Béatitudes par l’orchestre et le chœur de Radio-France, dir. Armin Jordan, Erato, 1986
Les 12 pièces pour grand orgue par André Marchal, Saint-Eustache à Paris, Erato, 1959
Prélude, choral et fugue pour piano par Blanche Selva, Malibran Music, enregistrements 1923/1942
Symphonie en ré mineur, Orchestre Philharmonique de Berlin, dir. Carlo Maria Giulini, Deutsche Grammophon, 1987

Crédits photos : 

Illustration de la page d’accueil : Henry Lerolle, À l’orgue, huile sur toile, 1887 © WikiCommons

Illustration du chapô : Fernand Desmoulin, Portrait de César Franck, estampe © Musée Carnavalet 

Illustration de la notice générale : Dessins de mécanismes d’orgues : coupe, plan et élévations, Manufacture de grandes orgues Cavaillé-Coll, 1863-1879 © Cavaillé-Coll / Gallica

 

 

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