Mort du chancelier Séguier

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Par Xavier Darcos, de l'Académie française, chancelier de l'Institut de France


 

Premier titulaire du premier fauteuil de l’Académie française, protecteur de l’Académie après la mort de Richelieu et jusqu’à sa propre mort, hôte des Quarante qui tinrent séance en son hôtel jusqu’en 1672 et leur installation au Louvre, le Chancelier Pierre Séguier est une figure historique majeure de la plus ancienne des académies de l’Institut. Mais sa personnalité mérite l’attention bien au-delà du cercle des « immortels ». Il fut un homme d’État important du Grand Siècle, et surtout un bienfaiteur des arts et des lettres, ce qui lui valut d’être, le premier, désigné sous le nom de « Mécène ».

Ancienne famille de prospères marchands, les Séguier se sont élevés dans la société par l’acquisition et la transmission d’offices. Au XVIe siècle, le grand-père du futur chancelier de France était président à mortier (c’est-à-dire président de chambre) au Parlement de Paris. Pierre Séguier est né dans la capitale le 28 mai 1588. Tôt orphelin, il est élevé par son oncle, Antoine, qui occupe de hautes charges dont celle d’ambassadeur à Venise. Pierre Séguier est maître des requêtes en 1618, intendant en Auvergne, puis en Aunis et Saintonge et enfin en Guyenne, conseiller d’État et président au Parlement de Paris en 1624. Homme de confiance de Richelieu, il devient garde des Sceaux en 1633 puis chancelier de France en 1635.

C’est donc à tort qu’Alexandre Dumas, dans un chapitre célèbre des Trois mousquetaires, le désigne comme garde des Sceaux et même chancelier, dans une scène qui se déroule en 1625. Séguier y joue le mauvais rôle, étant chargé par le roi – en fait par Richelieu – de perquisitionner chez la reine et même de la fouiller. Ce face à face avec Anne d’Autriche, auquel Dumas ajoute un discret érotisme, a sûrement nui à la mémoire de Séguier dans la culture générale historique des Français. De même, il joua un rôle dans le procès de Cinq-Mars, dont la célèbre conjuration, romancée par Alfred de Vigny, conduisit à l’horrible exécution de l’ennemi de Richelieu en 1642.

Les grands offices de la couronne de France étant conférés à vie, Séguier fut chancelier jusqu’à sa mort. Bien que son nom ait été éclipsé par Richelieu puis Mazarin, il fut pendant près de quarante ans au centre de l’administration du royaume.

S’il siégea à l’Académie française dès l’origine, ce n’est pas seulement parce qu’il scella les lettres patentes de la compagnie fondée par Richelieu. Séguier était un homme d’État, mais aussi un homme de lettres, un collectionneur et un protecteur des artistes. Chacun connaît les deux vers de Charles Perrault dans Le Siècle de Louis le Grand : « Et l’on peut comparer, sans crainte d’être injuste / Le siècle de Louis au beau siècle d’Auguste. » La comparaison peut s’étendre à Séguier, le premier à avoir été désigné comme « mécène », antonomase francisée de Caius Maecenas, le célèbre conseiller d’Auguste qui consacra sa fortune à soutenir les arts et les lettres. Il soutint notamment Charles Le Brun, qui fit son portrait, Simon Vouet et Jacques Sarrazin, qui décorèrent son hôtel. Aujourd’hui disparu, l’hôtel Séguier s’élevait entre la rue du Louvre et la rue du Bouloi. C’est là que le chancelier hébergea l’Académie française à la mort de Richelieu, auquel il succéda aussi comme « protecteur ». Il réussit à convaincre la régente Anne d’Autriche de respecter l’Académie orpheline de son créateur. Il en protégea l’indépendance et l’unité.

La force symbolique de ces séances réunies chez un homme d’État et homme de lettres, sous un plafond peint par Simon Vouet d’un Apollon sur le mont Parnasse, n’avait pas échappé à Marc Fumaroli : « L’harmonie n’a jamais été plus parfaite […] entre la tradition écrite de chancellerie, au service direct de l’autorité royale, et la parole de la cour, des salons mondains, de la Ville lettrée. »

La personnalité de Séguier est aujourd’hui mieux connue depuis les travaux de Yannick Nexon, qui le décrit ainsi : « C’est un homme de cabinet, d’intimité, doux et facile de mœurs, qui sait être accommodant ; tout le contraire d’une figure machiavélique. » Voilà, en quelques mots, le portrait intemporel de l’immortel idéal…

La mort du chancelier fut un tournant pour l’histoire de l’Académie française. N’ayant plus ni protecteur ni lieu pour « tenir ses conférences », elle sollicita Louis XIV lui-même, qui attribua une salle au Palais du Louvre, et accepta le titre de « protecteur ».

La tradition se poursuit de nos jours, puisque le chef de l’État en exercice est le protecteur de l’Académie française comme de l’Institut de France dans son ensemble et de toutes les académies qui le composent.

 

 

À lire :

Yannick NEXON, Le Chancelier Séguier (1588-1672), ministre, dévot et mécène au Grand Siècle, Ceyzérieu, Champ Vallon, 2015.

René KERVILER, Le Chancelier Séguier, second protecteur de l’Académie française. Études sur sa vie, Paris, Didier et Cie, 1874.

Hélène CARRERE D’ENCAUSSE, Des siècles d’immortalité. L’Académie française, Paris, Fayard, 2011.

 

 

 

 

Crédits photos :

Illustration de la page d’accueil : Le chancelier Séguier, Charles Le Brun © RMN – Grand Palais (Musée du Louvre)

Illustration du chapô : Gravure de Pierre Séguier, issue de l’ouvrage Des hommes illustres qui ont paru en France pendant ce siècle, avec leurs portraits au naturel, Charles Perrault, 1696 -1700 © Gallica – BnF

Illustration de la notice générale : Portrait du chancelier Pierre Séguier, Henri Testelin © Wikimédia Commons 

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