Mort de Jules Romains

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Par Dominique Viart, professeur de littérature française à l'Université Paris Nanterre, membre senior de l’Institut universitaire de France


Louis Farigoule, plus connu sous le nom de Jules Romains, est l’auteur de Knock, pièce en trois actes dont Louis Jouvet donna au cinéma une inoubliable interprétation en médecin cynique et manipulateur, et d’un roman-fleuve intitulé Les Hommes de bonne volonté, vaste fresque sociale en 27 volumes couvrant tout le premier tiers du XXe siècle. Auteur prolifique, membre de l’Académie française, Jules Romains fut également poète et essayiste : « homme de bonne volonté » lui-même, il ne cessa de lutter pour la paix et de défendre une Europe naissante, dans une période de grands bouleversements.

Jules Romains demeure l’auteur des Copains, divertissante histoire de canulars (il en ourdit plusieurs lui-même, alors étudiant à l’École normale supérieure), portée au cinéma par Yves Robert – avec des acteurs tels que Philippe Noiret, Guy Bedos, Michael Lonsdale et Claude Rich -, et de Knock ou le triomphe de la médecine, immortalisé par Louis Jouvet, qui livra une inoubliable interprétation de ce médecin roué persuadant les habitants de son village que « tout bien portant est un malade qui s’ignore ».

Une grande fresque sociale en 27 volumes

On se souvient aussi des Hommes de bonne volonté, vaste fresque de vingt-sept volumes, écrite de 1932 à 1946, qui suit toutes les couches de la société française sur une période de vingt-cinq années, du 6 octobre 1908 au 7 octobre 1933. L’époque dont cette œuvre ambitieuse rend compte n’est pas indifférente : marquée par la Grande Guerre à laquelle l’auteur consacre deux volumes (Prélude à Verdun et Verdun), troublée par la Révolution russe, la montée des ligues et des totalitarismes (Cette grande lueur à l’est ; Le Monde est ton aventure), elle est traversée aussi par les mutations urbaines, sociales et techniques issues de la Belle Époque (automobile, métro, avions, promotions immobilières…) et par l’intensité culturelle des Années folles.

Plusieurs centaines de personnages y déploient leur vie, reviennent d’un livre à l’autre à la manière, certes, du « retour des personnages » mis en œuvre par Balzac dans La Comédie humaine, mais plus proches d’existences réelles, où l’on retrouve, de loin en loin, telle figure connue. Car, plus qu’attaché à dramatiser des histoires singulières, c’est aux réalités des vies effectives que s’attache l’écrivain, soucieux d’en livrer la mesure, les émotions et les ambitions, hasards et rencontres, projets ou stratégies parfois, vicissitudes souvent. Aussi ces vies sont-elles fondées sur des modèles avérés : on reconnaît Landru sous le criminel Quinette, Paul Valéry sous l’écrivain Strigelius, Louis Renault, le constructeur automobile, sous Bertrand, Herriot et Daladier sous le ministre radical Bouitton, Pétain sous Duroure… Jules Romains lui-même se répartit entre Louis Bastide, l’enfant de Montmartre, et les deux compagnons de l’École Normale, Jallez, l’écrivain parisien, et Jerphanion, l’homme politique qui partage l’origine provinciale de l’auteur, dont l’amitié et les correspondances échangées servent de fil rouge à cet immense panorama.

L’inventeur de l’Unanimisme

Mais ces figures, Jules Romains les combine et retravaille à sa façon, afin de construire les types représentatifs de la grande diversité humaine de la société française de ce quart de siècle, du monde rural à l’univers urbain, du petit peuple ouvrier et artisan aux bourgeoisies d’affaires, des hommes politiques, militaires et diplomates aux artistes et aux écrivains. Ce en quoi Les Hommes de bonne volonté ont souvent été rapprochés de la sociologie, avec laquelle ils partagent une scrupuleuse attention aux hommes, aux femmes, aux lieux et milieux dans lesquels ils vivent. Mais la conception théorique sur laquelle cette vaste fresque repose, l’Unanimisme, ne doit rien aux travaux de Lebon sur la psychologie des foules, aux sociologies de Tarde ni de Durkheim, que Romains ne découvrit que plus tard.

Fondé sur l’intuition sensible, éprouvée dès 1903, « d’un être vaste et élémentaire, dont la rue, les voitures et les passants formaient le corps et dont le rythme emportait ou recouvrait les rythmes des consciences individuelles », l’Unanimisme, que Jules Romains déploie d’abord en poèmes (La Vie Unanime, 1908), puis dans un roman (Mort de quelqu’un, 1911), expose les mouvements d’ensemble qui unifient une société dans son temps, son espace, son être commun. Proche du simultanéisme développé par les futuristes, il donne présence, au-delà des trajets personnels de chacun, au sentiment d’appartenance à un même grand corps collectif et aux énergies convergentes qui le traversent.

Un Européen convaincu

Ces œuvres majeures ne doivent cependant pas faire oublier l’immense production de Jules Romains, qui excella dans tous les genres. Car ce romancier (deux trilogies et une douzaine de romans) fut d’abord poète. Son talent s’affirme très tôt, à peine a-t-il vingt ans, à la recherche d’une forme poétique qui puisse dire le monde moderne, ses élans et sa respiration. Dans les années 20, ses pièces, montées par Antoine, Copeau, Jouvet et Dullin, firent de lui un dramaturge reconnu. À compter des années 30 et jusqu’à la fin de sa vie, il est aussi essayiste, auteur d’une trentaine d’ouvrages, la plupart soucieux du destin de la France, de la sauvegarde d’une Europe fraternelle au delà des tragédies qui la déchirent (« Europe ! Europe ! Je crie : Ne te laisse pas mourir ! Cramponne-toi. Crispe-toi ! Reprends ta vie dans un spasme. » écrivait-il dans un poème de 1919). Si ses essais, combattant « pour l’esprit et la liberté », firent parfois preuve de trop de volontarisme pacifiste avant de se teinter, après guerre, de scepticisme, sinon d’inquiétude ou d’un certain désenchantement, tous témoignent d’un humanisme au service duquel il mit les honneurs qui lui échurent (Président du PEN Club de 1936 à 1939, il s’emploie à procurer des visas à des Juifs allemands ; élu à l’Académie française en 1946, il y met en garde l’humanité contre les dangers qu’elle court… ) et qui ne s’est jamais démenti : c’est l’humanisme d’un « homme de bonne volonté » qui « n’a jamais cessé d’être en contact avec l’humanité de [son] temps, et d’en ressentir les angoisses, les souffrances, les espoirs trop souvent bafoués ».

À lire :

VOEGELE, Augustin, De l’unanimisme au fantastique. Jules Romains devant l’extraordinaire, Peter Lang, 2019

VIART, Dominique, Jules Romains et les écritures de la simultanéité, Lille, Presses Universitaires du Septentrion, 1996

CUISENIER, André, Jules Romains : l’unanimisme et Les Hommes de bonne volonté, Paris, Flammarion, 1969

Crédits photos : 

Illustration de la page d’accueil : Lithographie de Bécan pour la pièce Knock de Jules Romains © WikiCommons

Illustration du chapô : Portrait de Jules Romain (1934) © WikiCommons

Illustration de la notice générale : Incendie rue Réaumur : [photographie de presse] © Gallica / Agence Rol

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