Mort de Georges Feydeau

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Par Jean-Claude Yon, directeur d’études à l’EPHE, spécialiste de l’histoire des spectacles


Troisième grand vaudevilliste du XIXe siècle après Scribe et Labiche, Georges Feydeau est un maître incontesté de ce genre « éminemment français » dont il a constamment repoussé les limites. Feydeau excelle en effet à créer, à partir d’une situation dont « l’amant dans le placard » est devenu l’archétype, un univers burlesque d’une irrésistible force comique. Molière n’aurait sans doute pas renié ce génie dramatique qui valut à Feydeau d’entrer au répertoire de la Comédie-Française en 1941, après avoir été méprisé par ses contemporains comme le représentant d’un genre mineur. Il est aujourd’hui considéré comme un précurseur du théâtre de l’absurde.

Quand Feydeau naît sous le Second Empire le 8 décembre 1862, son nom est déjà célèbre. Plus encore que son père, l’écrivain Ernest Feydeau (1821-1873), ami de Flaubert, cette célébrité est due à la rue Feydeau (située dans l’actuel IIe arrondissement) qui doit son nom à une famille noble ayant occupé de hautes fonctions dans la magistrature et l’administration parisiennes aux XVIIe et XVIIIsiècles. De 1791 à 1829, cette rue a accueilli la salle Feydeau qui a hébergé l’Opéra-Comique à partir de 1801, après avoir été sa rivale sous la Révolution. Feydeau, toutefois, était-il bien le descendant de cette illustre famille ? Sa mère, la très belle Léocadie Zelewska, menait une vie si légère qu’il est possible qu’il soit le fils naturel du duc de Morny, voire de Napoléon III. Passionné de théâtre, le jeune homme fait ses premiers pas d’acteur au sein de différents cercles amateurs. C’est dans ce cadre qu’il donne à partir de 1881 des monologues et de petites pièces. Il approfondit sa connaissance du monde théâtral en travaillant dans la presse et comme secrétaire général du Théâtre de la Renaissance – établissement où il obtient en 1886 un premier succès avec Tailleur pour dames, comédie en trois actes. Ses pièces suivantes sont cependant des échecs. Refusant la carrière d’acteur qu’on lui propose, le jeune auteur voit sa persévérance récompensée en 1892 grâce au succès de Monsieur chasse ! au Théâtre du Palais-Royal et au triomphe de Champignol malgré lui au Théâtre des Nouveautés, ces deux salles étant amenées à devenir ses deux scènes de prédilection.

Dès lors, le succès ne quittera pratiquement plus Feydeau qui est reconnu comme le « prince des vaudevillistes », ainsi que l’écrit Le Figaro. Cette suprématie dans le genre du vaudeville – dont il est un des trois maîtres au XIXe siècle après Scribe et Labiche – est acquise grâce à des vaudevilles en plusieurs actes, créés de 1892 à 1908, dont chacun semble repousser les limites du genre. En citer les principaux titres permet de mesurer la popularité que ce répertoire a gardé à notre époque : Un fil à la patte (1894), L’Hôtel du Libre-Échange (1894), Le Dindon (1896), La Dame de chez Maxim (1899), La main passe (1904), La Puce à l’oreille (1907), Occupe-toi d’Amélie (1908). Feydeau, certes, est parfois moins heureux quand il s’aventure dans l’opérette (Le Billet de Joséphine en 1902, L’Ȃge d’or en 1905) et la comédie (Le Ruban en 1894), voire même quand il donne une suite à La Dame de chez Maxim avec La Duchesse des Folies-Bergère en 1902. Lui qui est regardé avec condescendance par le milieu littéraire parvient néanmoins à faire accepter à son public une comédie plus sérieuse, Le Bourgeon, créée en 1905 au Théâtre du Vaudeville. Alors qu’il est passé maître dans la construction des intrigues, il n’hésite pas à se tourner à partir de 1908 vers un autre type de pièces dont – comme il l’écrit en 1913 – « le comique est tout entier dans les caractères et non plus dans les ‘situations’ ». Cinq farces conjugales en un acte illustrent cette nouvelle veine : Feu la mère de Madame (1908), On purge Bébé ! (1910), Mais n’te promène donc pas toute nue ! (1911), Léonie est en avance (1911), Hortense a dit « J’m’en fous » (1916). Mais la réussite de ces cinq ouvrages masque mal les difficultés désormais rencontrées par Feydeau dans le genre du vaudeville proprement dit. Cent millions qui tombent et On va faire la cocotte ne peuvent être joués car l’écrivain ne parvient pas à en terminer le dernier acte. Séparé dès 1909 de son épouse, Marie-Anne Carolus-Duran, Feydeau doit entrer dix ans plus tard dans un sanatorium de Rueil-Malmaison car il souffre des premières atteintes d’une méningo-encéphalite syphilitique. Il y meurt en juin 1921.

Regardé comme un simple amuseur par ses contemporains, à l’exception des plus perspicaces, Feydeau a acquis au fil du XXe siècle le statut de grand auteur dramatique auquel son génie comique et dramaturgique lui donne incontestablement droit et ce dont témoigne l’entrée de douze de ses pièces au répertoire de la Comédie-Française à partir de 1941. La postérité a ainsi ratifié le jugement du quotidien Comœdia qui, lors du décès de l’écrivain, louait ses pièces pour « la qualité de leur comique, la largeur de leur style, l’observation aiguë et subtile qu’elles renferment, l’impression de large vérité humaine qu’elles nous laissent. » Monté aussi bien par les amateurs que les professionnels, traduit dans le monde entier, adapté au cinéma et à la télévision, Feydeau est devenu un classique.

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