La littérature selon Flaubert

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Article de Anne Herschberg Pierrot, professeur émérite à l'université Paris 8


Avec Flaubert, la Littérature devient un absolu et « une manière spéciale de vivre ».  

Flaubert n’a pas publié d’essai esthétique, hormis sa préface aux Dernières chansons de Louis Bouilhet (1872), mais il formule son esthétique de façon continue dans sa correspondance, la modulant au fil des œuvres. Flaubert, selon Barthes, invente la « littérature-travail ». Mais ce n’est plus l’artisanat classique, qu’il convenait de dissimuler. Face à la littérature industrielle du feuilleton, à la rapidité de la presse et à la « littérature de société », Flaubert prône la lenteur de l’écriture, comme temps de recherches, de rêveries et jouissance de l’imaginaire, et la fabrique de la prose comme art des ratures, plaisir et torture des réécritures infinies. Se définissant comme un « homme-plume », Flaubert ne se décide à publier qu’à contrecœur. Il est ainsi l’un des premiers écrivains à ne livrer à l’éditeur que la copie du copiste et à conserver son manuscrit autographe et tous ses brouillons, comme un double de lui-même, et la trace matérielle du travail d’écriture, de la « mécanique compliquée » que constitue chaque phrase. 

C’est avec Madame Bovary, que s’inaugurent une esthétique, et une « poétique insciente » de l’œuvre qui permet de construire son autonomie « par la force interne de son style » (lettre à George Sand du 2 février 1869 Flaubert à George Sand, Croisset, 02 février 1869 (univ-rouen.fr) et lettre à louise Colet du 16 janvier 1852 Flaubert à Louise Colet, Croisset, 16 janvier 1852 (univ-rouen.fr) ). Ces nouveaux principes sont : le primat de la conception et de la construction (« Tout dépend du plan », lettre à Louise Colet du 26 août 1853 Flaubert à Louise Colet, Trouville, 26 août 1853 (univ-rouen.fr)), le lien structurel du détail et de l’ensemble conduisant à la continuité du style ; la précision et la complexité de la prose, et le primat du rythme ; le choix d’une écriture minimaliste qui privilégie l’ellipse, et implique le lecteur dans l’interprétation du texte ; et l’impersonnalité de l’auteur, qui ne doit pas « s’écrire », mais rester « présent partout et visible nulle part » (lettre à Louise Colet du 9 décembre 1852 Flaubert à Louise Colet, Croisset, 09 décembre 1852 (univ-rouen.fr)). La littérature, de Henry James à Proust, Virginia Woolf, et Joyce, au nouveau roman, se reconnaîtra dans cette poétique, fondée sur la multiplication des points de vue, la polyphonie des voix et le style indirect ou direct libre, permettant au narrateur d’entrer dans la perception et la mi-voix des personnages. Flaubert bouscule ainsi la distinction rhétorique du fond et de la forme, de la hiérarchie des sujets et des styles : « Yvetot donc vaut Constantinople ; […] en conséquence l’on peut écrire n’importe quoi aussi bien que quoi que ce soit » (lettre à Louise Colet du 25 juin 1853 Flaubert à Louise Colet, Croisset, 25 juin 1853 (univ-rouen.fr)). Le tout est dans le « bien écrire », et dans la capacité que Flaubert accorde à la littérature de constituer un monde, « le style étant à lui tout seul une manière absolue de voir les choses » (lettre à Louise Colet du 16 janvier 1852 Flaubert à Louise Colet, Croisset, 16 janvier 1852 (univ-rouen.fr)), à l’abri de toute sujétion : à la biographie de l’auteur, à une idéologie, ou une morale. Ce qui n’empêche pas les œuvres de Flaubert de porter une moralité, dans leur représentation de la société politique, de sa bêtise, ses injustices et ses violences.  

De Salammbô à La Tentation de saint Antoine et Bouvard et Pécuchet, Flaubert invente d’autre part une littérature fondée sur d’intenses recherches érudites, où « l’imaginaire se loge entre le livre et la lampe » (M. Foucault). La fiction naît des notes de lecture, que l’écriture absorbe : il s’agit toujours pour l’écrivain de « voir » et de « faire voir », qu’il invente l’image d’un monde antique ou représente la société contemporaine. Ce lien de la littérature à l’érudition et à l’encyclopédie dans Bouvard et Pécuchet fascinera la modernité critique de Borges à Queneau, avec l’ultime figure de l’écrivain comme copiste. 

« Le plus haut dans l’art », selon Flaubert, est de « faire rêver » (lettre à Louise Colet du 26 août 1853 Flaubert à Louise Colet, Trouville, 26 août 1853 (univ-rouen.fr)). La poétique non conclusive de l’écrivain ouvre sur des lectures inépuisables. Elle s’adresse au lecteur de l’avenir, « tant que la langue vivra ». La littérature est alors pour lui l’incommensurable, dans un siècle de philistins, plus préoccupé d’affaires que de littérature. « On n’aime pas la Littérature », diront Bouvard et Pécuchet, et Flaubert écrit à George Sand le 5 septembre 1873 (Flaubert à George Sand, Croisset, 05 septembre 1873 (univ-rouen.fr)) : « Axiome : tous les gouvernements exècrent la Littérature. Le Pouvoir n’aime pas un autre Pouvoir ». Pour Flaubert, la littérature peut être aussi un contre-pouvoir et une forme de résistance aux idées reçues et aux croyances des majorités.

 

À lire : 

Gustave Flaubert, Correspondance, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. I-V, 1973-2007, édités par Jean Bruneau, et Yvan Leclerc pour le t.V ; à compléter par l’édition électronique de la Correspondance par Yvan Leclerc et Danielle Girard sur le site Flaubert de l’Université de Rouen. 

 Gustave Flaubert, Préface aux « Dernières chansons » de Louis Bouilhet, Œuvres complètes, édition de Gisèle Séginger, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. IV, 2021, p. 637-656. 

 Pierre-Marc de Biasi, Gustave Flaubert. Une manière spéciale de vivre, Grasset, 2009. 

 Pierre-Marc de Biasi, Anne Herschberg Pierrot (dir.), Flaubert et le moment théorique (1960-1980), CNRS Éditions, 2021. 

 Jacques Neefs (dir), « Gustave Flaubert », Europe, septembre-octobre 2018, n°1073-1074. 

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