Jacques Maritain, entre philosophie et spiritualité

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Entretien écrit avec Bernard Hubert, membre du Cercle d'études Jacques et Raïssa Maritain


– Quelle influence la pensée de Jacques Maritain a-t-elle exercée dans les milieux catholiques ?

Très tôt, alors que le mouvement surréaliste donnait le ton dans les milieux littéraires, Jacques Maritain ouvrit aux artistes chrétiens avec Art et scolastique (1920) des chemins exigeants de création artistique dans la fidélité de leur foi. Ensuite, entre les milieux catholiques traditionnels sous l’influence de l’Action Française et les milieux intellectuels catholiques plus modernistes, Jacques Maritain connu pour sa critique de Bergson et du monde moderne, et ayant participé un temps à la Revue Universelle, se démarqua au moment de la crise de l’Action française par ses livres Primauté du spirituel (1927) et Clairvoyance de Rome (1929).  L’enjeu était de manifester l’indépendance de l’Église et du christianisme à l’égard des régimes politiques et des diverses formes culturelles. Plus tard Humanisme intégral (1936) proposa un « nouvel idéal historique concret » en invitant les catholiques à agir pleinement au sein de la société en chrétiens – et pas nécessairement à agir en tant que chrétiens – dans le contexte pluriel de la société politique, en privilégiant les moyens les plus conformes à l’Évangile. En réaction à la montée du nazisme, avant et pendant la Seconde Guerre mondiale, Jacques Maritain s’est exprimé avec netteté pour la défense des juifs (« Les Juifs parmi les nations », 1938 ; « Le Mystère d’Israël », 1939). Capable de critique à l’égard de certaines orientations postconciliaires de l’Église catholique, Maritain s’exprima avec lucidité dans Le Paysan de la Garonne (1966) afin que la réforme du Concile Vatican II ne détourne pas l’Église du trésor de la tradition et de sa liturgie. Conscient des difficultés que traversait l’Église catholique, Jacques Maritain éclaira les catholiques sur la distinction entre la personne de l’Église et son personnel (De l’Église du Christ, 1970).

– En-dehors du catholicisme, quelle a été la portée de son œuvre philosophique ?

La portée de l’œuvre de Maritain se déploya dans plusieurs directions. En épistémologie, contrecarrant les erreurs du positivisme, Maritain distingua la « Science » et la « Sagesse » invitée chacune à dialoguer avec rigueur et respect de leur méthode propre (Les Degrés du savoir, 1932 ; Science et Sagesse, 1935). En esthétique il mit en évidence le concept d’intuition créatrice dans l’art et dans la poésie qu’il rattacha au préconscient spirituel à distinguer de l’inconscient freudien (L’Intuition créatrice dans l’art et dans la poésie, 1953). En philosophie de la religion, en plus de ses écrits Religion et culture (1930) et De la philosophie chrétienne (1933), Jacques Maritain noua des relations intellectuelles étroites avec des orthodoxes dont le philosophe russe Nicolas Berdiaev et il favorisa, avec la coopération de quelques disciples (Louis Gardet et Olivier Lacombe) une connaissance approfondie de l’Islam et de l’Hindouisme. En philosophie politique, puisant dans la sève évangélique il renouvela une conception de la démocratie fondée sur les droits de l’homme et la loi naturelle, le rôle de l’État au service de la personne humaine et du bien commun, et la coopération pratique la plus large possible des courants intellectuels et des familles spirituelles pour la construction d’un monde en paix : Les droits de l’homme et la loi naturelle (1942), La personne et le bien commun (1947), La voie de la paix (1947), L’homme et l’État (1952).

– Qui sont les héritiers de Jacques Maritain ?

Plusieurs associations se sont constituées en s’inspirant de la pensée de Jacques Maritain.

Le Cercle d’études Jacques et Raïssa Maritain, créé par Jacques Maritain lui-même, a publié les Œuvres complètes de Jacques et Raïssa Maritain en XVII volumes de 1983 à 2007 aux Éditions Saint-Paul (Paris) et aux Éditions universitaires de Fribourg. Le Cercle d’études J. et R. Maritain organise des journées d’études ou des colloques et il publie depuis 1982 les Cahiers Jacques Maritain (2 numéros par an). Une association, le Centre indépendant de recherche philosophique, situé à Toulouse, a dispensé à Toulouse de 1975 à 1997 un enseignement fondé sur la pensée de Jacques Maritain ouvert à des étudiants français, européens et américains, et il a organisé plusieurs colloques : Jacques Maritain et ses contemporains (1991), Jacques Maritain en Europe, la réception de sa pensée (1993).

L’Institut international Jacques Maritain, fondé à Rome en 1978, comporte de nombreuses sections nationales dans divers pays d’Europe et des Amériques. Il a organisé des colloques et des journées d’études. Il publie la revue Notes et Documents depuis 1975

Il existe aussi une American Maritain Association fondée en 1977, qui organise des conférences annuelles : A Catholic philosophical association in the spirit of Jacques Maritain.

Deux revues Nova et vetera (Fribourg), Revue thomiste (couvent des Dominicains de Toulouse) ouvrent leurs colonnes à des recherches universitaires qui font échos à la pensée de Jacques Maritain.

 

Crédits photos : 

Illustration de l’article : Somme théologique de Saint Thomas d’Aquin, édition manuscrite du XIVe siècle © Gallica/BnF

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