Fin de la construction du Palais idéal du facteur Cheval

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Par François Loyer, directeur de recherche honoraire au CNRS

Texte paru en 2012 pour les 100 ans de la fin de la construction du Palais idéal

Depuis quelques années, de nouvelles lectures du Palais idéal sont peu à peu offertes au public en plaçant le facteur Cheval entre Gaudi et Schwitters, Niestzche et Freud. Le Palais idéal n’est plus seulement une curiosité touristique ou une performance athlétique d’un marginal.

Cette étrange architecture, proche du surréalisme, de l’Art brut et de l’Art total, qui reçoit chaque année 140 000 visiteurs à Hauterives (Drôme), classée monument historique par André Malraux est devenue en moins d’un siècle une référence très forte pour de nombreux artistes. André Breton et Picasso n’avaient-ils pas manifesté en leur temps une grande passion pour cette œuvre… ? Le père du surréalisme a reconnu que le Palais idéal était pour lui le seul exemple d’architecture surréaliste. Quant à Picasso, cet autre père de l’art moderne, il venait en pèlerinage à Hauterives chaque fois qu’il descendait sur la Côte d’Azur par la fameuse nationale 7.

Le Palais idéal qui s’inscrit dans la lignée des monuments présents dans les grands parcs du XVIIIe et du XIXe siècle, influencé par les conquêtes coloniales cultive l’illusion et l’exotisme… Né en 1838, mort en 1924, le facteur Cheval met en scène sa vie et ses songes, affirme sa toute-puissance, sa mégalomanie, au moment même où Freud découvre l’inconscient et Nietszsche parle de « surhomme » et transgresse le Bien et le Mal. Ce palais exprime à la fois un romantisme échevelé, la nostalgie d’un Éden mythique, la « monstruosité gothique » d’un projet surhumain exigeant 30 années de sacrifices, des nuits entières sur des échafaudages branlants, avant de reprendre le lendemain matin, après quelques heures de sommeil, les 30 à 40 km de tournée par tous les temps.

Le facteur était la risée du village d’Hauterives, où il passait pour fou. Il a ainsi vécu dans la solitude et l’exaltation de la création, transportant de multiples charges, inscrivant des aphorismes sur les murs, passant une partie de ses nuits sur des périlleux assemblages de planches. On rapporte que certains voisins ont même vu Ferdinand Cheval s’agenouiller, prier, se prosterner devant son Palais idéal, considéré tout à la fois comme un château, une cathédrale, un temple, un mausolée… Cette structure architecturale possède aussi des parties plus secrètes avec des grottes, des fontaines, des cascades, qui sont aussi importantes que la partie montrée avec magnificence. Les éléments fondateurs du Palais idéal sont en effet les forces de la nature : l’eau, le soleil, les plantes, les bêtes, les pierres, les saisons, avec lesquels ce vagabond salarié vit en symbiose, puisqu’il passe chaque jour, plus de huit heures à marcher dans les collines et les vallées de la Drôme.

Ce monument qui n’a aucune des fonctions habituelles d’une habitation ou d’un entrepôt exprime aussi une ouverture vers l’immensité céleste avec ses tours, ses terrasses, ses belvédères, ses trois géants. Il révèle la volonté de puissance d’un déviant, mégalomane mais génial, qui exprime une volonté farouche d’habiter dans son palais, comme le fera plus tard Schwitters avec son Merzbau. Ce souhait de vivre dans son œuvre, d’y être enseveli, lui et ses proches, est constant. Mais les obstacles que lui oppose la société sont multiples. À la mort de sa fille Alice, âgée de 15 ans, il tente vainement de la faire enterrer dans son palais. L’administration s’y oppose. À 76 ans, il renouvelle cette demande de sépulture pour lui-même. Devant un nouveau refus, pendant six ans, il ira chaque jour à plus de 80 ans au cimetière d’Hauterives et construira son tombeau, prolongeant ainsi son Palais idéal dans un souci constant d’éternité et de défi à la mort.

Source : Commémorations Collection 2012

 

Crédits images :

Marcelle Vallet, Ferdinand Cheval en pleine créativité artistique en janvier 1890 © Wikimedia Commons

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