Défense et illustration de l’École de la République (2/5) : le Jean Coste d’Antonin Lavergne

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On ne saurait trop insister sur le rôle que joue ce roman réaliste qui présente la vie quotidienne d’un instituteur de village dont la situation matérielle se dégrade sans cesse alors qu’il est obligé de faire semblant « d’aller bien » pour faire bonne figure devant ses élèves et ses Inspecteurs. Devant le succès de ce texte, Ferdinand Buisson s’inquiéta. Dans une longue préface, Péguy médite sur cette contradiction (Oeuvres complètes en prose, édition de la Pléiade, vol.I, p. 1010 à 1058). Mais là où aujourd’hui on se contenterait d’une analyse socio-économique, Péguy propose une longue méditation sur le rôle de la culture universelle et émancipatrice, horizon de l’instruction publique. L’École républicaine émancipe car elle introduit tous les élèves à l’universalisme et à l’humanisme, notamment par les humanités gréco-latines. Dans cette préface, le 4 novembre 1902, on peut lire (ib., p. 1054 et 1057) : « l’enseignement n’est pas une magistrature, c’est une culture […] il ne faut pas que l’instituteur soit dans la commune le représentant du gouvernement ; il convient qu’il y soit le représentant de l’humanité […] il doit assurer la représentation de la culture ». Aux instituteurs et aux professeurs de continuer sans cesse à prendre de la hauteur ; Péguy les invite à voir dans chaque élève un représentant de l’Humanité. Il entend ainsi contribuer à la lutte contre l’orléanisation de l’école.

Péguy rejoint ici la tradition républicaine incarnée par Ferdinand Buisson, lecteur de Condorcet, appelant les maîtres à résister contre toute manipulation propagandiste. Péguy refuse lui aussi qu’on impose aux maîtres un « gouvernement spirituel et un gouvernement temporel des esprits » (Pléiade, vol.III, p. 823). L’avertissement philosophique est clair : une société se juge par le sort matériel mais aussi la liberté intellectuelle qu’elle réserve à ses professeurs et instituteurs ; mais peut-on vraiment enseigner quand « c’est toute la société qui ment et se ment » (Pléiade, vol.I, p. 1389-1390) ? Or, les savoirs élémentaires et les grands œuvres classiques de la culture humaniste ne trompent jamais et ouvrent chacun à un universalisme émancipateur.

Cette contribution reprend quelques éléments de l’entrée « École » du Dictionnaire Charles Péguy, sous la direction de Salomon Malka et avec la collaboration d’Yves Avril et Claire Daudin, Albin Michel, 2008.

À lire :

Charles Coutel, Petite vie de Charles Péguy, Bruges, Desclée de Brouwer, 2013

Charles Coutel et Éric Thiers (dir.), La pensée politique de Charles Péguy. Notre république, Toulouse, Privat, 2016

Jean-François Sirinelli, « Des boursiers conquérants. École et “promotion républicaine” sous la IIIe République » dans Le Modèle républicain, Serge Berstein et Odile Rudelle (dir.), PUF, 1992

Revue de l’Amitié Charles Péguy no 162, avril-juin 2018, « Péguy et la transmission des humanités »

Crédits photos :

Illustration de l’article : La tache noire, par Albert Bettannier, 1887 © WikiCommons

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